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Téléchargement
des lectures de vigiles
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du 21 février au 20 mars
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Format
Word 95
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RTF
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LE
CHOIX DES LECTURES DE FRÈRE LUC DU
21 FÉVRIER AU 20 MARS 2010
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Mardi 2 mars
Saint Ambroise : La manne
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Dimanche 7 mars - Troisième de carême
Divo Barsotti : Le sens du carême
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Lundi 8 mars
Grégoire de Nysse : Moïse dans la ténèbre
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Vendredi 12 mars
Claude de la Colombière :
Miséricorde inlassable
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Dimanche 14 mars - Quatrième de carême
Jean Chrysostome : Le combat contre le démon
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Mercredi 17 mars
Paul Evdokimov : L'ascèse, un bon moyen d'aimer
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LA MANNE
C’est assurément un prodige
admirable que cette pluie de manne envoyée par Dieu à nos Pères. Admirable
aussi qu’ils aient été rassasiés tous les jours par un aliment venu du
ciel : c’est pourquoi il est dit : "L’homme a mangé le pain des
Anges". Et pourtant tous ceux qui mangèrent ce pain moururent dans le
désert. Au contraire, cette nourriture que tu reçois, ce pain vivant qui
descend du ciel, te procure la réalité de la vie éternelle, et quiconque le
mangera ne mourra jamais : c’est le corps du Christ.
Examine maintenant lequel des deux
est supérieur : le pain des Anges ou la chair du Christ qui est assurément
le corps qui donne la vie. Cette manne-là venait du ciel, celle-ci d’au-dessus
du ciel. Celle-là était un don du ciel, celle-ci un don du Seigneur des cieux.
Celle-là était sujette à la corruption quand on la réservait pour un autre
jour ; celle-ci est étrangère à la corruption, car quiconque la goûte avec
respect ne peut être atteint par la corruption.
Pour les Hébreux, l’eau jaillit du
rocher, pour toi le sang jaillit du Christ. L’eau ne les désaltéra que pour un
temps, alors que le sang du Christ te lave pour l’éternité. Le Juif boit et a
soif. Toi, après avoir bu, tu ne pourras plus avoir soif. Cela se passait en
figure, ceci en vérité. Si ce que tu admires n’est qu’une ombre, comme est
grand ce dont tu admires l’ombre. Écoute : c’est bien l’ombre qui s’est
manifestée : "Ils buvaient, est-il dit, au Rocher qui les suivait, or
le Rocher était le Christ". Tu as connu des biens meilleurs, car la
lumière est préférable à l’ombre, la vérité à la figure, le Corps du Créateur à
la manne du ciel.
Aussi l’Église, à la vue d’une telle
grâce, exhorte ses fils, elle exhorte ses proches à courir d’un même élan vers
les sacrements en disant : "Mangez mes amis, buvez et enivrez-vous,
mes frères". Ce que nous mangeons et ce que nous buvons, l’Esprit Saint,
en un autre endroit, te l’apprend par les prophètes : "Goûtez et
voyez comme le Seigneur est doux. Heureux l’homme qui espère en
lui !".
Dans ce sacrement est le Christ,
puisque c’est le Corps du Christ. Il ne s’agit donc pas d’une nourriture
corporelle, mais d’une nourriture spirituelle. C’est pourquoi l’Apôtre, parlant
de la figure qui l’annonce, dit : "Nos Pères ont mangé une nourriture
spirituelle, ils ont bu une boisson spirituelle". Le Corps de Dieu est en
effet un corps spirituel, le Corps du Christ est le Corps de l’Esprit divin,
puisque le Christ est Esprit, comme nous le lisons : "Le Christ
Seigneur est Esprit devant notre visage". Et nous trouvons dans l’épître
de Pierre : "Le Christ est mort pour nous". De fait, cette
nourriture céleste fortifie notre cœur et cette boisson "réjouit le cœur
de l’homme", comme l’a rappelé le prophète.
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LE SENS DU CARÊME
L’attente du Christ est nécessairement pour les hommes
pécheurs l’attente d’un Rédempteur, et c’est le Carême qui, dans la conscience
de la misère infinie de l’homme et de toute l’humanité ensevelie dans le péché,
ouvre l’âme au désir humble et passionné du salut. La conscience vive du péché
mesure d’une part l’espérance et l’attente, de l’autre le don de la Rédemption
divine. C’est en vain qu’on chercherait dans la liturgie de l’Avent ce sens
profond et émouvant de la misère humaine, de l’indignité humaine, de cet
universel péché qui rend si dramatique la liturgie quadragésimale.
C’est dans le mystère de sa mort que le Verbe assume notre
mort, et c’est dans le mystère de sa Résurrection que notre mort est absorbée
dans sa vie et sa victoire. Si le mystère du Christ est, dans sa plénitude, le
mystère pascal, on comprend facilement le sens et la valeur du Carême en tant
qu’il prépare à la célébration de la Pâque. Alors que l’Avent traduit plutôt
l’espérance et l’attente de la gloire dans la seconde venue, le Carême
manifeste les conditions présentes du mystère divin. C’est toujours, au fond,
la célébration du même mystère ; mais l’Avent dit l’ardente attente de sa
manifestation glorieuse et définitive, alors que le Carême explique pourquoi sa
présence actuelle est secrète. Le Mystère du Royaume de Dieu est déjà au milieu
des hommes, il est déjà présent dans le monde, mais le monde est toujours
hostile à Dieu, et les hommes sont des pécheurs.
Pourquoi le plan de Dieu s’accomplit-il encore dans le
Mystère ? Pourquoi le Royaume de Dieu, déjà présent, est-il caché ?
C’est l’enseignement du temps de Carême. Le mystère de Dieu est déjà accompli,
parfait : le Christ est mort et ressuscité. Il est désormais présent, non
point en recommençant ou en continuant sa vie, mais par l’universalité de sa
mort et par la puissance de sa Résurrection glorieuse. Le temps ne peut rien
ajouter au Mystère du Christ qui, dans la Résurrection pascale,
a déjà trouvé et possède son achèvement éternel. Le Royaume de Dieu, dans sa
puissance, est présent : le Mystère du Christ n’a pas à s’accomplir ;
il est déjà accompli et parfait, présent.
Le secret de cette Présence ne dépend pas du Christ, parce
que le Christ n’est pas présent aujourd’hui comme jadis parmi les hommes dans
l’humilité et l’anéantissement de sa vie humaine, mais dans l’exaltation définitive
qu’est la gloire et la puissance de sa Résurrection. La gloire du Christ
ressuscité est un mystère pour l’humanité qui connaît encore le péché, pour le
monde encore assujetti à la vanité, à la corruption et au Malin. C’est chaque
jour Pâques, enseigne profondément l’ascète Séraphin de Sarov. Mais avec une
égale vérité le pape saint Grégoire nous avertit que la vie du chrétien sur la
terre est un continuel Vendredi-Saint.
La présence de la gloire du Christ remplit et efface, par
l’acte unique de sa Résurrection, toute l’histoire, tous les jours de l’homme.
Mais l’humanité ne célèbre cette présence de la gloire que sous les voiles de
l’humilité sans pareille, sous les apparences de sa mort : le Christ qui,
en ressuscitant, ne peut plus mourir, est cependant présent pour les hommes
pécheurs sous un aspect extérieur de mort. Si l’homme veut se préparer à la
fête pascale, il doit reconnaître son indignité, confesser devant Dieu son
péché, sa misère infinie.
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MOÏSE ENTRA DANS LA TENEBRE
Poursuivant notre ascension, la Parole divine guide notre
esprit vers les plus hauts sommets de la vertu. Celui que la nourriture a
fortifié, celui qui a prouvé sa vigueur en luttant avec ses adversaires et les
a mis en fuite, peut alors accéder à la connaissance de Dieu. La Parole nous
montre qu’il nous faut d’abord passer par bien des épreuves et nous acquitter
de bien des travaux pour oser s’approcher en esprit de la montagne où l’on
connaît Dieu, pour percevoir le son des trompettes et pour pénétrer dans la
ténèbre où Dieu réside.
Mais pourquoi faut-il que Moïse entre d’abord dans la
ténèbre pour ensuite pouvoir y voir Dieu ? Ce récit semble quelque peu en
contradiction avec la théophanie du début : c’était alors dans la lumière que
Dieu apparaissait, tandis qu’ici, c’est dans la ténèbre. Mais ne nous hâtons
pas de souligner ce désaccord avec l’enchaînement normal des réalités
spirituelles que nous considérons. Le texte nous apprend ici que la
connaissance religieuse est d’abord lumière lorsqu’elle commence à poindre :
elle s’oppose, en effet, à l’impiété qui est ténèbres ; la lumière à son lever
dissipe les ténèbres. Mais à force de s’y appliquer toujours plus et toujours
mieux, l’esprit qui progresse parvient à saisir ce que c’est de connaître Dieu.
Plus il s’approche de la contemplation, plus il voit que la nature divine est
invisible. Il a dépassé toutes les apparences, non seulement celles que
perçoivent les sens, mais aussi ce que l’intelligence croit voir. Il s’avance
toujours plus vers l’intérieur, et par l’effort de l’esprit, pénètre enfin
jusqu’à l’invisible et l’inconnaissable, et là, il voit Dieu.
La véritable connaissance de celui qu’il cherche et sa
vraie vision consiste, en effet, à ne pas le voir, car l’objet de son désir
dépasse toute connaissance, séparé qu’il est de tous côtés par son
incompréhensibilité comme par une ténèbre.
C’est pourquoi Jean le Mystique, celui qui a pénétré dans
cette ténèbre lumineuse, dit que “personne n’a jamais vu Dieu”. Par cette
déclaration négative, il veut nous faire comprendre que l’essence divine ne
peut être connue, non seulement des hommes, mais de toute créature
intelligente.
Donc, lorsque Moïse a progressé dans la connaissance de
Dieu, il déclare qu’il voit Dieu dans la ténèbre ; cela signifie qu’il
reconnaît alors que Dieu , par sa nature même, dépasse toute connaissance et
saisie de l’esprit. “Moïse entra dans la ténèbre où se trouvait Dieu”, dit le
texte. Quel Dieu ? “Celui qui a fait de l’obscurité sa retraite, comme l’assure
David, initié, lui aussi dans ce même sanctuaire secret, aux mystères cachés.
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LA MISÉRICORDE
INLASSABLE DE NOTRE DIEU
Nulle langue ne peut exprimer, nul esprit ne peut
comprendre quelle est la perte que nous faisons, lorsque l'âme se sépare d'avec
Dieu par le péché, puisque nous perdons l'amitié de Dieu, puisque nous perdons
Dieu même. Cependant, c'est étrange de voir avec quelle indifférence on fait
cette perte du plus grand de tous les biens. Cela ne me surprend guère :
c'est que nous ne savons pas ce que nous faisons ; nous ne connaissons
presque pas Dieu ; et la passion étouffe en nous le peu de connaissance
que nous en avons. Mais ce qui m'étonne, c'est que Dieu qui connaît parfaitement
notre néant, Dieu qui ne fait nulle perte effective, lorsque nous nous séparons
de lui, ce qui m'étonne, dis-je, c'est que Dieu témoigne, à cette séparation,
une si grande douleur, et qu'il s'empresse si fort pour nous faire revenir. Et
ceci n'est point une rêverie. C'est l'Évangile qui le dit, c'est de Jésus
Christ lui-même que nous l'apprenons.
Voulez-vous savoir quels sont les sentiments du Sauveur du
monde toutes les fois que vous perdez la grâce de Dieu ? Il en est affligé
jusqu'au fond de l'âme ; il en est aussi troublé qu'un pauvre berger qui a
perdu une de ses brebis ; autant qu'une pauvre femme qui, n'ayant que dix
pièces d'or en tout son bien, s'aperçoit qu'une de ces pièces lui manque. Voilà
les deux comparaisons dont le Fils de Dieu se sert pour nous faire entendre le
regret qu'il a de nous perdre.
Représentez-vous donc la désolation d'un pauvre berger
dont la brebis s'est égarée. On n'entend dans toutes les campagnes voisines que
la voix de ce malheureux : ayant abandonné le gros du troupeau, il court
dans les bois et sur les collines, passe à travers les halliers et les
buissons, en se lamentant et criant de toute sa force, et ne pouvant se
résoudre à se retirer, qu'il n'ait retrouvé sa brebis et qu'il ne l'ait ramené
à la bergerie.
Voilà ce qu'a fait le Fils de Dieu, dit saint Cyrille,
lorsque les hommes s'étant soustraits par leur désobéissance à la conduite de
leur Créateur, il est descendu sur la terre et n'a épargné ni soins ni fatigues
pour nous rétablir dans l'état duquel nous étions déchus. C'est ce qu'il fait
encore tous les jours pour ceux qui s'éloignent de lui par le péché ; il
les suit à la trace, pour ainsi dire, ne cessant de les rappeler qu'il ne les
ait remis sur la voie de salut. Et certes, s'il n'en usait pas de la sorte,
vous savez que cela en serait fait de nous après le premier péché mortel :
il nous serait impossible d'en revenir. Il faut que ce soit lui qui fasse
toutes les avances, qu'il nous présente sa grâce, qu'il nous poursuive, qu'il
nous invite à avoir pitié de nous-mêmes, sans quoi nous ne songerions jamais à
lui demander miséricorde.
L'ardeur avec laquelle Dieu nous poursuit est sans doute
un effet d'une très grande miséricorde. Mais la douceur dont ce zèle est
accompagné marque une bonté encore plus admirable. Malgré le désir extrême
qu'il a de nous faire revenir, il n'use jamais de violence, il n'emploie pour
cela que les voies de la douceur. Je ne vois nul pécheur, en toute l'histoire
de l'Évangile, qui ait été invité à la pénitence autrement que par des caresses
et par des bienfaits.
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LE COMBAT CONTRE LE
DÉMON
Le temps qui précédait le baptême
était un terrain d'entraînement et d'exercice où les chutes trouvaient leur
pardon. Maintenant l'arène vous est ouverte, le combat a lieu ; vous êtes sous
le regard du public. C’est non seulement la race des humains, mais encore le
peuple des anges qui contemple vos combats. Car Paul écrit : "Nous avons
été livrés en spectacle au monde, non seulement aux hommes, mais aux
anges". Les anges donc nous contemplent et le Seigneur des anges préside
le combat. C'est là pour nous, non seulement un honneur, mais encore une
assurance. Car si le juge de ces assauts
est celui qui a livré pour nous sa vie, quel honneur pour nous et quelle ne
doit pas être notre assurance !
Dans les combats olympiques,
l'arbitre se tient au milieu des adversaires, sans favoriser ni l'un ni l'autre
: il attend l'issue. S'il se tient entre les deux, c'est que son jugement est
partagé entre les deux. Mais dans le combat qui nous oppose au diable, le
Christ ne se tient pas entre les deux, il est tout entier de notre côté.
Comment cela : il ne se tient pas
entre les deux, il est tout entier avec nous ? Vois plutôt. Quand nous sommes
entrés en lice, il nous a oint, tandis qu'il a enchaîné l'autre. Il nous a oint
de l'huile d'allégresse ; l’autre, il l'a enchaîné de liens impossibles à
briser pour le paralyser dans ses assauts. Moi, s'il m'arrive de trébucher, il
me tend la main, me relève de ma chute
et me remet sur pieds. Car il est écrit : "Foulez aux pieds serpents,
scorpions et toute puissance de l'ennemi". Le démon, après sa victoire,
est menacé de la géhenne. Moi, si je suis vainqueur, je reçois la couronne.
Ayons donc confiance et dévêtons-nous
pour ces assauts. Le Christ nous a revêtus d'armes plus resplendissantes que
nul or, plus résistantes que nul acier, plus ardentes et plus mordantes que
nulle flamme, plus légères que nul souffle. Car ces armes sont de telle nature
que nous ne plions pas sous leur poids ; elles nous donnent des ailes, elles
allègent nos membres, et si tu veux prendre ton essor vers le ciel avec elles,
point d'obstacle : ce sont des armes d'une nature toute nouvelle, car tout est
nouveau dans ce genre de combat.
Mais quoi ? Dieu n’a-t-il préparé
qu’une armure ? Non, il a préparé aussi un aliment plus puissant que n’importe
quelle arme, car il ne faut pas que tu te fatigues au combat, ta victoire doit
être celle d’un homme joyeuse-ment rassasié. Car si le démon te voit revenir du
festin du Seigneur, il s’enfuit plus vite que le vent, comme s’il voyait un
lion dont la gueule souffle du feu ! Et si tu lui montres ta langue teinte du
précieux sang, il ne pourra tenir. Oui, si tu lui montres ta bouche empourprée,
comme un pauvre animal, il s’enfuit épouvanté !
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L'ASCÈSE, UN MOYEN
D'AIMER
Les modalités de l'ascèse reflètent l'époque qui la
pratique et s'adaptent à sa mentalité. Dans les conditions de la vie moderne,
sous le poids du surmenage et de l'usure nerveuse, la sensibilité change. La
médecine protège et prolonge la vie, mais en même temps, elle diminue la
résistance à la souffrance et aux privations. L'ascèse chrétienne n'est jamais
un but en elle-même ; elle n'est qu'un moyen, qu'une méthode au service de
la vie, et elle cherchera à s'accorder aux besoins nouveaux.
Jadis l'ascèse des Pères du désert imposait des jeûnes
extrêmes et des contraintes ; le combat aujourd'hui se déplace. L'homme
n'a pas besoin d'un dolorisme supplémentaire ; cilice, chaînes,
flagellations risqueraient de le briser inutilement. La
"mortification" actuelle serait la libération de tout besoin de
doping : vitesse, bruit, excitants, drogues, alcools de toutes sortes. L'ascèse
serait plutôt le repos imposé, la discipline du calme et du silence, où l'homme
retrouve la faculté de s'arrêter pour la prière et la contemplation, même au
cœur de tous les bruits du monde, en métro, dans la foule, aux carrefours d'une
ville ; mais surtout la faculté d'entendre la présence des autres, les
amis de chaque rencontre. Le jeûne, à l'opposé de la macération que l'on
s'inflige, serait le renoncement joyeux au superflu, son partage avec les
pauvres, un équilibre souriant, naturel, paisible. Par-dessus l'ascèse somatique
et psychologique du Moyen Âge, on chercherait l'ascèse eschatologique des
premiers siècles, cet acte de foi qui faisait de l'être humain tout entier
l'attente joyeuse de la Parousie, l'attente non pas chronologique, mais
qualitative qui discerne l'ultime et l'unique nécessaire car, selon l'Évangile,
le temps est court et "l'Esprit et l'Épouse disent :
Viens !"
L'ascèse ainsi devient l'attention aux appels de
l'Évangile, à la gamme des béatitudes ; elle cherchera l'humilité et la
pureté du cœur, afin de délivrer son prochain et de le restituer à Dieu. Dans
un monde fatigué, écrasé par les soucis, vivant dans des rythmes de plus en
plus accélérés, la tâche est de trouver et de vivre "l'enfance
spirituelle, la fraîcheur et la naïveté évangélique de la "petite
voie" qui conduit à s'asseoir à la table des pécheurs, à bénir et à rompre
le pain ensemble.
Aucune ascèse, privée d'amour, n'approche de Dieu :
"Nous serons jugés pour le mal accompli, mais surtout pour le bien que
nous avons négligé et pour nos manques d'amour envers notre prochain", dit
saint Maxime.
L'ascèse, dans la vie spirituelle aujourd'hui, protège
l'esprit de toute emprise venant du monde et préconise de vaincre le mal par la
création du bien. Ainsi elle n'est jamais qu'un moyen, qu'une stratégie.
L'homme peut susciter une ambiance morbide, fantasmagorique où il ne voit
partout que le mal et le péché. Or, l'ascèse évangélique frappe par l'excès,
non pas de peur, mais d'amour débordant de tendresse cosmique. Saint Dorothée
donne une belle image du salut sous la forme d'un cercle. Le centre en est Dieu
et tous les hommes se trouvent à la circonférence. Plus on se rapproche du
centre ‑ Dieu ‑, plus les rayons du cercle, - le prochain -, se rapprochent les
uns des autres. Saint Isaac dit à son disciple : "Voici, mon frère,
un commandement que je te donne : que la miséricorde l'emporte toujours
dans ta balance, jusqu'au moment où tu sentiras en toi-même la miséricorde que
Dieu éprouve envers toi et le monde".
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