Qui
sont ces moines, vous demandez-vous ?
Quel est le motif qui les a poussés à se séparer du monde ?
Quelle vie mènent-ils derrière ces murs ?
En
les écoutant parler,
vous trouverez peut-être réponse à ces questions
et à d'autres que vous vous posez
Un sage!
Frère Albéric
Tu viens d’entrer dans ta 70° année. Cela
fait un petit moment que tu es à Cîteaux.
Je suis entré à Cîteaux le 7 octobre
1957 pour la fête du Saint Rosaire. Il y aura donc 50 ans le 7 octobre
prochain ! Je suis originaire de la région de Reims, d’une famille de
milieu agricole.
Sans doute une famille bien chrétienne qui a eu de l’influence sur
ta future vocation !
Il y a eu une mission dans le
village comme cela se faisait à l’époque, et ma mère m’avait envoyé me confesser avec un de mes
frères. Au confessionnal, le prêtre, un jésuite, me dit : « Est-ce
que vous ne voudriez pas être prêtre ? »Le gosse que j’étais a
répondu « oui » sans trop savoir pourquoi. Après j’ai demandé à mon
frère s’il lui avait posé la même question, Non il ne lui avait pas posé cette question. J’ai ensuite
demandé à ma mère si ce n’était pas elle qui lui avait soufflé cela à
l’oreille. Elle m’a dit non ; Alors j’ai pensé que c’était l’Esprit Saint
qui m’avait posé la question !
A
la suite de cela je suis entré au petit séminaire de Reims à l’âge de 10 ans et
demi. J’y suis resté jusqu’à 19 ans. J’étais un mauvais élève au point de vue
intellectuel, toujours dans les derniers de la classe. J’ai du redoubler la
sixième et la quatrième. J’avais le prix de dessin et de gymnastique ! Au
point de vue de la religion à cette
époque, cela me passait par-dessus comme la
pluie sur les plumes d’un canard. Mais un jour il y eut une retraite en
début d’année, et c’est alors que j’ai découvert Jésus-Christ d’une façon
personnelle. Dès lors Jésus fut quelqu’un pour moi. Je me suis mis à prier, à
faire un quart d’heure d’oraison tous les jours, même en vacance.
Pourtant
je ne me voyais pas un jour curé. On en parlait entre nous, et on voyait que ce
n’était pas toujours facile pour les jeunes vicaires. J’ai lu des livres sur la
vie monastique et c’est alors que j’ai pensé à la vie trappiste, car c’était
des gens qui travaillaient la terre, je ne me voyais pas du tout
bénédictin : je les imaginais comme trop intellectuels !
Connaissais-tu
des moines ?
Je connaissais un peu Scourmont, mais cette abbaye
ne m’attirait pas du tout : je ne voulais pas être moine en Belgique et
faire de la bière. J’ai donc écrit à Cîteaux. C’était l’époque où Dom Jean,
l’abbé, prêchait pour récolter de l’argent pour la fondation que l’abbaye
d’Igny faisait en Afrique. Il m’a répondu qu’il devait aller à Reims et qu’il
me verrait à cette occasion. Nous nous sommes donc rencontrés. J’avais alors 18
ans, et j’ai refait encore une année de séminaire. Je suis donc entré comme
postulant au mois d’octobre après avoir fait un séjour de 8 jours à Pâques.
Maman était un peu déçue car elle pensait tenir un jour mon presbytère !
Tu avais donc 19 ans !
A l’époque les postulants choristes faisaient
seulement un mois de postulat. J’ai pris l’habit le 13 novembre pour la Toussaint de l’Ordre.
Deux ans de noviciat, puis la profession simple le 21 novembre 1959. Mais après
un an j’ai résilié mon sursis pour le service militaire. J’ai donc fait deux
ans de service militaire dans le service de santé, un an en France et un an en
Algérie, dans le sud oranais où je soignais les Berbères nomades sous leur
grandes tentes. Je suis revenu à Cîteaux en octobre 1962. Et j’ai fait ma
profession solennelle le 6 janvier 1964 pour la fête de l’Epiphanie.
Question :Un beau garçon comme toi, tu n’as jamais pensé
à te marier ?
Pendant mon noviciat et ma profession simple, j’ai eu des crises, n’ayant pas l’impression
de m’épanouir, pensant aussi beaucoup au
mariage. Mais je faisais le don de moi-même à Dieu, et je priais pour cela et
avec les encouragements de mon père maître,
j’ai persévéré !
As-tu des souvenirs précis de ton noviciat ?
J’ai eu au bout d’un an une sorte de passage à
vide avec une grande fatigue, certainement du au régime alimentaire qui était
bien plus dur qu’aujourd’hui : nous n’avions ni poisson ni œufs. L’hiver,
j’avais les mains couvertes d’engelures. Mais les six mois avant ma profession
solennelle, j’étais dans une grande euphorie spirituelle, j’avais de grandes
consolations, j’étais tout le temps plongé en Dieu, tout allait très bien. Mais
après ma profession, je me suis très vite retrouvé dans le désert.
Il t’a fallu faire des études !
Oui après la profession, les études ont commencé.
Nous étions trois, mais c’était des
études à l’ancienne méthode, avec un manuel de philosophie en latin. La
théologie pareille, avec un manuel en latin. Et voilà que le professeur de
théologie est tombé malade d’un cancer, et nous allions suivre ses cours dans
sa chambre où il faisait au moins 25 degrés. Alors j’ai dit au père abbé :
ce n’est pas possible, je ne peux pas faire des études dans ces conditions.
Finalement il a été décidé de nous envoyer faire nos études à la Pierre-qui-vire. Alors
c’était le jour et la nuit ! C’était des cours intéressants, comme dans
une université ! Ce fut de 1968 à 1970. Nous avons été ordonnés sous-diacres
et diacres à Tart-le-Haut, par Monseigneur de La Brousse. Et à mon
retour de la Pierre-Qui-Vire,
j’ai été ordonné prêtre le 26 septembre 1970, par Monseigneur de La Brousse, évêque de Dijon.
Ensuite, il y eut sans doute le
travail ?
Après, j’ai eu bien des emplois. Le moulin
d’abord. Mais j’ai surtout travaillé à la ferme dont je suis devenu responsable
en novembre 1974. En 1993 j’ai quitté la
ferme pour devenir cuisinier. Durant un an j’ai fait effectivement la cuisine.
Mais j’ai du m’absenter quelques jours pour une petite opération ; à cette
occasion, on a pris un traiteur de l’extérieur pour faire la cuisine. Comme
l’infirmerie était alors très chargée, je suis devenu aide infirmier. J’allais
aider les infirmes à se laver et je faisais le ménage de leurs chambres. Au
bout d’un an, il y en eut 5 qui sont morts. J’ai travaillé également à la
menuiserie, à la traite des vaches le matin surtout ; je me
suis aussi occupé de l’environnement et de la forêt, de la cave ;
j’aide également Cyril dans ses chantiers, et j’assure les relations avec la
ferme, les courses, et cetera !
Je
dois citer aussi ma charge de prieur pendant 8 ans, de 1994 jusqu’en 2002. Cela
s’est bien passé sauf que j’avais un problème pour faire des chapitres !
De nouveau j’ai remplacé F Joël pendant 6 mois alors qu’il était en Norvège.
Et du point de vue spirituel, les grâces
des premières années ont continué ?
C’est à voir ! Quand j’étais à la ferme, je
travaillais fort et je me suis marginalisé un peu. Je n’allais plus beaucoup
aux offices. Je sortais beaucoup, même le soir. L’abbé dans sa grande
discrétion, n’osait rien me dire. Mais aux visites régulières, ce n’était pas
pareil. Les frères se plaignaient. On me reprenait, mais cela continuait….Jusqu’à
la visite d’un nouveau visiteur. Il m’a dit : « Je vous donne deux
mois pour changer » J’ai alors demandé pardon à la communauté de mes
escapades et promis de revenir aux offices.
Il
y eut quelques mois après, l’élection d’un nouvel abbé ; un dimanche en se
promenant dans la forêt, on a parlé ensemble. Cela allait mieux, mais ce
n’était pas encore cela ! Je n’étais pas encore revenu à une vraie vie de
prière. Certes j’avais la foi : j’ai toujours gardé la foi. Il y avait au
fond de moi une petite voie qui me disait : « Cela ne peut pas durer,
il faut que tu reviennes. » Je priais sainte Thérèse de l’Enfant Jésus.
Comme
je n’allais pas à l’office de none, le père abbé m’avait dit
« D’accord, mais il faut que tu
dises none » Alors aussitôt le repas j’allais à l’église et je
disais cet office. A la fin de celui-ci, il y a une prière litanique. Après
quelque temps, je me suis mis vraiment à prier
Jésus durant cette prière, et un
jour je me suis mis à fondre en larmes, j’ai été submergé par une grande grâce
de conversion. J’avais retrouvé Jésus. J’ai raconté cela au père abbé ce qui
fut pour lui une grande joie. Je lui ai demandé d’aller faire une retraite à La Flattière. J’ai été
huit jours dans ce foyer de charité, avec une ferveur extraordinaire, et quand
je suis revenu cela a continué. C’était
en 1994. Bien sûr cela a un peu diminué : Je suis plutôt dans le
désert ! Me voilà bientôt avec 70
ans, il me faut vaillamment continuer la marche !
Et tes lectures ?
Je ne suis pas un grand lecteur ; Je ne lis
pas toujours un livre par an. Actuellement je lis : « La mort du
Christ » par le père Durwell , c’est très bien, je le relis pour la
deuxième fois ; Je ne lis pas plus qu’une demie heure ou un quart d’heure
à la foi ! Toute fois je lis pas mal de revues, car je suis sensible aux
faits d’actualité, aux misères du monde ; les souffrances de tant de gens,
voilà ce qui soutien ma prière.
Le mot de la fin
Souvent quand la pensée de Dieu me revient dans la
journée, je dis « Mon Dieu, prends pitié de moi »
J'ai fini par entrer !
Frère Jean-Marc
D’où viens-tu ? Que faisais-tu avant
d’entrer à Cîteaux ?
Je suis
mosellan d’origine. Mes parents le sont aussi. Dans mon village,j’habitais à l’écart, dans la rue du paradis.
Après la maison, c’était des champs, et puis quelques fermes. J’aimais aller à
l’école quand j’étais p’tit. J’allais volontiers chez mes grands-parents. A
l’église, j’aimais servir la messe et regarder la consécration. Non pas que
j’ai su ce qui s’y passait, mais j’avais le sentiment que c’était sérieux. Mon
livre de catéchisme, Pierres Vivantes, me racontait des histoires qui me
plaisaient beaucoup : les paraboles. Jésus m’attirait, j’aimais aussi
Zachée, le centurion romain, la vie en Galilée, le miracle de la multiplication
des pains, c’est sur qu’un petit feu d’amour brûlait alors en moi.
C’est
pour toi, le moment où tu commences à entendre l’appel du Seigneur ?
Non ;
l’appel principal, le moment précis où j’ai senti que Lui me voulait
exclusivement pour Lui, se situe à l’age de mes 22 ans. Je dirai que enfant,
laissé à moi-même et non encore perdant la présence naturelle que j’avais à
moi-même, (notamment à l’adolescence), j’étais d’une nature
"contemplative". Je croyais en Dieu, d’une foi simple et non
raisonnée. On me réputait rêveur, épithète, il est vrai inadaptée, car je ne
rêvais pas, j’étais au contraire très présent à la réalité des choses, mais
d’une manière inhabituelle pour la plupart des gens. J’aimais, aussi, rester
seul, lire longuement. Enfant, j’étais silencieux, sérieux et joyeux. J’avais
un seul ami, et aussi mon frère, à eux deux ils me suffisaient largement.
Mais
alors, pourquoi l’appel seulement à 22 ans ?
Entre
mes onze-douze ans et mes vingt-deux ans où j’étais alors à la fac à Strasbourg,
j’ai vécu une crise ecclésiale. Cette crise a duré dix ans. Durant ces dix
années ma pratique devint chaotique, ma foi n’était guère nourrie de bonnes
choses, cependant que comme le dit l’Écriture « l’oreille me
démangeant, je me donnais quantité de maîtres » par les livres que je
lisais. Or, un attachement à Jésus est toujours resté au fond de mon cœur.
C’est éminemment paradoxal mais c’est ainsi. J’avais donc une soif spirituelle
qui braquée contre l’Église, cherchait à se calmer autre part. Elle alla tous
azimuts et elle ne fit qu’empirer.
Tu peux
nous donner un exemple…
Un
exemple marrant alors. Vers mes vingt ans, je n’arrêtais pas de sortir à mes
amis de fac que je voulais devenir Juif. Mes motivations étaient fort minces :
je trouvais que Woody Allen dans ses films, était un type vraiment sympathique
avec toutes ses blagues sur Dieu et la religion juive et puis je trouvais que
la grande synagogue de Strasbourg était formidablement belle avec ses étoiles
de David en façade et ses inscriptions monumentales en hébreu. Bref, l’idée
n’était pas sérieuse, elle est passée.
Concurremment à tout ce
folklore, sur l’idée d’un de mes amis qui se préparait au sacerdoce, je suis
allé prendre des cours d’auditeur libre à la fac de théologie catholique. Si
j’avais du m’expliquer à ce moment-là, j’aurai bien été en peine de me trouver
une quelconque motivation. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que
l’initiative venait de Dieu. Moi je n’y étais pour rien. C’est à partir du moment
où Dieu a repris les choses en main dans ma vie que j’ai commencé à le chercher
vraiment : car c’est comme l’a dit St Augustin : « Tu ne me
chercherais pas, si tu ne m’avais d’abord trouvé ». Je suis donc allé
prendre des cours sur la grâce et sur la philosophie médiévale scolastique. Je
ne savais pas quoi prendre et en même temps tout m’intéressait, j’aurai pu tous
les prendre et par-dessus le marché j’aurai cumulé avec la fac de théologie
protestante !
Tu es donc devenu un théologien ?
Ce
serait vite dire, j’étais plus emballé pour écouter sans rien faire, qu’assidu
au travail de révision. En somme, c’était du bon temps que je me suis pris.
Dieu s’est déclaré très simplement dans ma vie. J’avais 22 ans, je lisais dans
la Bible, pour un cours de littérature du 17ème siècle, les hauts
faits de Moïse et à ce moment il s’est passé une chose que je suis bien
incapable de relater avec des mots humains. Je ne m’y essayerais pas.
La semaine suivant cela, Dieu me
fit comprendre dans son silence qu’Il me voulait pour lui, appel que j’ai mis
longtemps à entendre comme il le fallait.
Pourquoi as-tu mis longtemps à entendre comme
il le fallait ? Dieu ne parlait-il pas clair ?
Dieu
sait très bien ce qu’il dit, c’est plutôt l’homme qui a tendance à écouter de
travers. Je dois dire que ce n’est qu’après bien des purifications intérieures
qui ont pris des années, que j’ai retrouvé la pureté sans paroles de cet appel
originel.
Ce que tu dis est complexe…
Il faut
bien comprendre que je ne m’amuse pas à user de tournures pseudo-mystiques. Le
langage humain défaille pour raconter correctement ce qui se passe entre le
plus intime de l’homme et son Dieu. En règle générale, Dieu "parle en
silence". C’est nous qui mettons des mots sur ce qu’Il dit.
En tout cas pour en revenir à
notre propos de départ, j’ai fini par entrer au monastère de Cîteaux par les
voies de la providence qui se sert de tout et aboutit toujours à ses fins. Peu
importe la manière dont je suis entré au monastère, pour moi c’est de
l’histoire ancienne, l’important c’est que j’y suis entré et que présentement
je me situe toujours en deçà de cet appel. Dieu me veut tout à lui, tel est son
appel. De quelle manière exactement, je ne le sais pas. Je n’ai qu’une
certitude : Cîteaux et ce que Cîteaux voudra de moi.
Tu ne reviendras pas sur ce qui t'a préparé à
ton entrée à Cîteaux, soit ! Découvrir que Dieu te voulait ici, fut pour
toi de l’ordre des évidences, ou n’est-ce qu’au bout d’un long cheminement que
tu l’as compris ?
Ce fut
de l’ordre des évidences. Et çà l’est encore ! D’ailleurs, tout, dans les
« œuvres bonnes que le Seigneur a préparées pour nous afin que nous nous y
engagions » est de l’ordre des évidences. Seulement à une nuance près, il
y a des évidences qui nous tombent comme des grives cuites dans la gueule, et
des évidences qu’il faut acquérir au terme d’un long cheminement.
Des
évidences qui prennent du temps à le devenir… Hautement paradoxal !
C’est à dire que les évidences que Dieu nous
donne, peuvent être comme les diamants qu’il faut débarrasser de l’amas
d’autres roches qui les contiennent. De toute manière ce qui vient de Dieu
résiste à tout, rien ni personne ne peut en venir à bout. L’Écriture dit :
« l’amour est fort comme la mort ». La mort on sait ce que c’est,
tout le monde doit passer par-là. Cette comparaison montre bien la surpuissance
de l’amour. Mais la mort n’a pas le dernier mot. C’est le Seigneur qui a
toujours le dernier mot. C’est implacable. A la messe de St Bernard, on chante
« l’amour est tout qui est Dieu même ». Je voudrais m’arrêter sur ces
mots-là : « l’amour est tout qui est Dieu même ».
Alors
on s’en tient là. Merci pour ton témoignage et que le Seigneur nous bénisse et
nous garde !
Un Travailleur !
Des Poules
au fromage !
Encore plus au Nord, Frère Cyrille
Je suis Belge-Flamand,
étant né près d'Ypres. Pendant la guerre de 14, ma famille a du fuir, mon pays
étant transformé en champ de bataille. Tout a été labouré par les obus ! Aussi
par la suite, mes parents ont émigré dans l'Yonne ; ils occupaient une ferme
isolée au bord d'une grande forêt. C'est là que je suis né, c'est dire que je
suis habitué à la solitude. J'avais 3 ans quand mes parents sont partis pour
une autre ferme, dans l'Aube. C'est là que j'ai commencé à fréquenter l'école
primaire. Une école primaire écourtée par deux événements : la guerre de 1940,
où mon frère aîné part soldat, et la mort de mon père. À 12 ans, je me retrouve
seul avec ma mère, pour faire marcher la ferme : plus question d'aller à
l'école ! Il fallait travailler, et parfois, c'était dur ! Heureusement, mon
frère est revenu au bout d'un an.
Donc pendant la guerre tu étais à la ferme
Oui, je
n’avais que 13 ans. C’est après la guerre que j'ai fait mon service militaire,
mais un gros service en tant qu'étranger et ayant eu 4 ans de sursis. Bref,
cela avait doublé, et j'en suis revenu à 25 ans. A cet âge-là, qu'est-ce que je
vais faire ? Avant, j'avais eu l'idée de fonder un foyer. Mais durant ce double
temps de service militaire, j'avais eu le temps de réfléchir et mes idées
avaient changé. Je me suis dit : "Je ne peux pas me lancer dans cette
affaire-là". Alors je suis allé voir le curé de ma paroisse, car je
commençais à avoir des idées de vie religieuse. Mon curé, c'était une vocation
tardive ; il m'a dit : "Fais comme moi ! Je suis allé faire une retraite à
Cîteaux, il faut faire pareil". Il y avait à cette époque des retraites de
5 jours qui étaient prêchées. Je me suis ouvert au prédicateur de la retraite
qui m'a dit : "C'est sérieux, mais il ne faut pas précipiter". Je
suis donc revenu à Cîteaux un an après, j'ai parlé au Père-Maître et j'ai fait
une retraite parmi les moines. Je suis reparti finir l'année à la ferme ; cette
année-là c'était une année de pluies : il a fallu beaucoup de temps pour
tout finir, mais j’y suis quand même arrivé, et je suis rentré à Cîteaux le 15
octobre 1957. Mais j'avais l'habitude du travail !
Tu as eu beaucoup d’activités
au monastère ?
Après ma
profession simple, j'ai travaillé au verger, puis en 61, mon Père Abbé m'a
envoyé en Afrique, au monastère de Grandselve. C'était en pleine forêt
équatoriale, cela m'a été dur de m'acclimater ! Je faisais les courses et
j’allais chaque semaine à Yaoundé, pour vendre les poulets et ramener de quoi
nourrir ceux que l'on élevait au monastère. Il fallait parfois chercher des
gens qui vendaient du maïs, faire toutes les ruelles de la ville. Yaoudé, c'est
la ville du monde que je connais le mieux, mais ce n'était pas facile d'y
trouver tout ce dont on avait besoin ! Je suis resté en Afrique 4 ans et demi,
puis je suis revenu pour faire ma profession solennelle ! À Grandselve,
j'ai appris que le monde est très varié, par les contacts que j'ai eus avec des
missionnaires. J'ai constaté qu'après
bien des années, ils n'avaient pas encore compris comment fonctionne un
Africain !
Et de retour ?
Une fois de
retour, après 4 mois et demi d'absence, il a fallu me réadapter : c'était un
nouveau noviciat, mais court, car après six mois, on m'a mis responsable du
travail : un peu second cellérier. Cela devait être pour 2 ans et en fait, cela
a duré 9 ans ! J'ai toujours perduré ! En même temps, j'étais menuisier,
jusqu'en 1974. Frère Guy, le fromager était alors très fatigué et il fallait le
remplacer. Bien sûr j'avais déjà bricolé à la fromagerie, mais quand même !
Cela a été un peu comme une course de relais : le 13 septembre au soir, f. Guy
a quitté et le 14 au matin, c'était moi qui le remplaçait. En fait tout était
en place pour faire des erreurs dans tous les sens ! Cela a donc été un nouvel
apprentissage. Mais on apprend tous les jours ! Je ne comprenais pas que F.
Guy, au bout de 20 ans, disait "Je suis en train d'apprendre". Mais
maintenant, je puis dire que c'était exact. Le métier de fromager est un métier
où tout évolue : le lait évolue, les techniques de fabrication évoluent ; les
normes sont de plus en plus serrées. Si bien qu’actuellement, on ne peut plus
faire du fromage comme dans le passé !
Et le mot de la fin ?
Faire
confiance aux gens. Sentir qu'on me faisait confiance m'a beaucoup aidé. J'en
étais parfois étonné
F. Arnaud s’est
engagé parmi nous au printemps 2005.
Lui aussi est originaire du Nord
Mes parents habitent Bailleul, une petite ville entre Lille et
Dunkerque, et j'ai un frère, Edouard, plus jeune que moi. Après mes premières
études, j'ai fait un Bac scientifique à Hazebrouck. Alors que je ne savais pas
trop où me diriger, j'ai découvert dans un Salon des Métiers le "Génie
Thermique" Cela m'a plu et je suis parti à Dunkerque pour être technicien.
C'était quelque chose d'assez général, mais au niveau emploi, c'était bon. Mais
au bout de deux ans, je ne me sentais pas prêt à travailler tout de suite, et
comme j'avais de bons dossiers, j'ai passé un concours pour être ingénieur. Je
suis donc entré à l'Ecole des Arts et Métiers.
Et comment es-tu venu à Cîteaux ?
Quand j'étais étudiant, je faisais partie d'un groupe de jeunes sur ma
paroisse. C'est ainsi que j'ai été amené à fréquenter l'hôtellerie de la Trappe à Soligny ; j'y ai
séjourné dans le cadre de retraites qu'animait un jeune prêtre sur le Week-end
ou sur 3 jours. La première fois, ce devait être en 1996. Je n’étais pas
précisément attiré, mais j'ai découvert là un certain sentiment de paix
profonde, de plénitude que j'ai d'abord refusé de voir, que j'ai même repoussé.
C’est que j'avais très peur : la découverte de la vie de Rancé, avec toutes ses
austérités, m'effrayait, comme aussi le fait de m'engager dans une vie
radicale. J'ai fait la sourde oreille pendant longtemps. J'avais alors 19 ans. Ce n'est qu'avec le recul que mon choix s'est
confirmé ; mais à ce moment-là, je pouvais mettre cela de côté et dormir
tranquille ! A la fin de mes études d'ingénieur, ,je me demandais si je devais
débuter tout de suite dans une vie professionnelle ou si j'allais me décider à
écouter cet attrait. Finalement, j'ai choisi de faire deux années de
coopération, pour mûrir cette idée. Je suis donc parti deux ans en Afrique,
pendant lesquels j'ai enseigné les maths à de jeunes ivoiriens. Ce fut une
expérience d'ouverture, et de très riche découverte d'une autre culture. Avant
de partir, je me disais : on verra bien si cette idée de la Trappe perdure. De retour
en France, l'idée n'était pas passée et c'est alors que j'ai pris contact avec
une communauté. L'équilibre de vie des cisterciens m'attirait. Je connaissais la Trappe, Timadeuc, Tamié,
sans y avoir été spécialement retenu. Le Mont des Cats était trop près de chez
moi. Un copain m'a dit : "et pourquoi pas Cîteaux ?" J'ai écrit pour
prendre contact, et je suis venu faire mon premier stage lorsque frère Joël
était Père-Maître. Dés lors, je ne me posais plus la question de chercher
ailleurs.
Ensuite, je suis resté un an à Dunkerque en tant que volontaire, dans
une aumônerie des étudiants. C'était déjà un engagement qui me préparait ainsi
que ma famille, à ce pas vers la vie monastique. Si on fait le compte, cela
fait six ans de maturation.
Tu es donc entré, et après six mois de postulat, tu as
fait deux ans de noviciat. Ta maturation a continué ! Quel acquis de sagesse
retires-tu de ces deux années et demie de postulat-noviciat ?
Je n'oserais pas parler de sagesse ! Mais le bilan me semble très
positif ! Beaucoup de choses seraient à dire. Ce que j'en retiens, d'une
manière générale, c'est que j'arrivais au monastère avec l'intuition que mon
bonheur était là ; et au noviciat, j'ai découvert que le fondement du bonheur
c'est l'attachement au Christ, à travers toutes les médiations qu’offre la vie
de communauté.
L'acquis de ces deux années de noviciat pourrait se traduire en trois
points : J'ai découvert qu'à travers des activités très diverses, il fallait
tendre vers l'unification. J'ai fait l'expérience d'un dépouillement qui
consiste en une certaine pauvreté conduisant à plus de disponibilité pour
accueillir ce que nous offre le quotidien. Et enfin, je suis persuadé de la
richesse de la vie communautaire.
La vie fraternelle, "ça ne ment pas", pour employer une
expression favorite des jeunes ivoiriens avec qui j'ai été en contact durant
mon temps de coopération. Et cela en deux sens : D'abord, c'est un creuset qui
nous montre là où on en est en vérité : "ça ne ment pas", car cela
fait la vérité. Et ensuite, c'est vraiment un trésor, quelque chose de grand
prix : ici aussi "ça ne ment pas" ! Quand on partage, cela soude : on
devient riche des dons de ses frères
F. Luc, lui, s'est engagé, il y a plus de cinquante ans
Né en Haute-Saône, à 12 ans, j'ai été mis en pension à Dijon par mon
père, comme étant trop insupportable : c'est par l'intermédiaire de l'École
Saint-François que j'ai connu Cîteaux. J'y étais allé une première fois à 13
ans avec un prêtre de l'école. À la fin de mes études, j'ai intégré d'abord SUP
de CO PARIS, puis ESSEC. Entre deux années d'ESSEC, j'ai eu l'occasion de
revenir quelques jours à Cîteaux, durant les vacances, avec des copains. Nous
avions précisément parlé de l'utilité des moines, un de mes copains essayant de
me persuader qu'ils étaient bons à quelque chose ! Ce dont j'étais rien moins que
sûr. Je lui disais : "Mais non, ils ne servent à rien".
L'année suivante, j'ai réintégré l'ESSEC. intéressé certes, par ce qui
m'était enseigné, mais je suivais en même temps des cours de dessin et
modelage, en vue de préparer l'entrée à l'École des Arts Décoratifs. Je
poursuivais deux lièvres à la fois ! Or voici que, durant un cours de modelage,
parlant tout en travaillant, j'avais à côté de moi, une jeune fille qui
affichait le plus profond athéisme. Notre professeur et moi-même, nous avions
de grandes discussions avec elle, pour essayer de la convaincre que Dieu
existait. Voyant l'inutilité de nos efforts, j'ai alors compris à quoi
pouvaient servir les moines : quelqu'un disait en moi que là où la parole et
l'agir de l'homme étaient impuissants, la prière devait pouvoir agir. Ce fut
l'appel du Seigneur qui m'a alors accroché, "agrippé" : je sentais en
moi un désir de me faire moine qui ne m'a plus lâché. Je poursuivais donc deux
lièvres à la fois, et un troisième m'a pris en chasse !
C'est alors que tu es entré à Cîteaux ?
Oui, en novembre, à la sainte Catherine, où dit-on "les arbres
prennent racine". À cette époque, avant le concile, dans un :monastère, il
y avait les moines adonnés à l'office et les frères convers qui avaient une plus grande part de trravail
manuel. Comme les moines étaient ordonnés prêtres après leurs études et que
j'avais un défaut d'élocution, on m'a demandé d'être frère convers. J'ai donc
eu une grande part de travail manuel. Pour commencer, j'ai appris le métier de
menuisier, et je suis resté 11 ans dans cette charge.
Un jour, le Père Abbé m'a dit qu'il y fallait "une tête" pour
réorganiser l'étable, et m'a demandé si j'accepterais d'être à la tête de la
vacherie. Il m'a donc fallu apprendre un nouveau métier, être à la tête d'un.
cheptel qui comprenait environ 180 autres têtes, dont 60 vaches laitières à
traire matin et soir ! Ce fut un gros travail : pour raison sanitaire, il a
d'abord fallu changer le troupeau, puis au cours des 34 ans où je suis resté à
ce poste, changer 2 fois la salle traite. Et il y avait les inséminations à
faire et à surveiller les vêlages et intervenir en cas de besoin. Je puis dire
que j'ai acquis là une certaine expérience de la vie intérieure des vaches ! En
général, bien entendu, les vaches mettent bas durant la nuit ; mais il est bon
de bien dormir. Aussi pour ne pas me lever inutilement lorsque une vache était
prête à vêler, j'installais un système de vidéo : caméra près d'elle et écran
dans ma chambre, pour suivre le travail de mon lit et ne me lever pour
n'intervenir qu'en cas de nécessité.
Je pense qu'il n'y avait pas que le travail manuel ?
Dans un monastère, les horaires des offices sont très réguliers, ceux
des autres activités le sont également. Or il fallait que les vaches soient
traites très tôt, avant le travail de la fromagerie. Les vachers avaient donc
un horaire spécial pour traire la quantité quotidienne de lait voulue ;
laquelle n'est pas la même en hiver et en été, elle varie de 1000 à 2000 litres. Cet
horaire spécial qui me privait des deux premiers offices de la journée, me
donnait par contre donc des bons moments libres : 2 à 3 heures d'affilée chaque
matin. Séduit par la richesse de doctrine spirituelle que contenaient les
écrits des Pères de l'Église, j'ai commencé à les étudier. Deux circonstances
ont contribué à me lancer dans cette direction. D'abord, vers 1970, mon Père
Abbé m'a demandé de trouver des textes pouvant être lus durant l'office de la
nuit ; ce travail de recherche dans les écrits des Pères de l'Eglise, m'a
permis de mieux les connaître et a été le point de départ d'une collection qui
se monte à présent à plus de 2.000 textes, d'une petite page chacun. Ensuite
j'ai pu suivre plusieurs sessions à l'extérieur qui ont été un précieux
complément de formation.
Lors de l'une d'elles donnée sur Origène par un jésuite, le Père
Crouzel, celui-ci m'a demandé de rechercher dans les sermons de saint Bernard
sur le Cantique, les traces laissée par le Commentaire d'Origène sur le
Cantique des Cantiques. À la suite de ce travail, j'ai été invité à donner le
fruit de ma recherche dans plusieurs monastères cisterciens, ainsi qu'à en
faire bénéficier la revue de notre Ordre. J'ai ensuite publié ce travail dans
un petit opuscule à tirage limité qui est bien parti. En outre, Père Crouzel m'a
demandé de continuer à collaborer avec lui à d'autres travaux de traduction,
sur d'autres oeuvres d'Origène, un auteur que j'apprécie. Par ailleurs, une
activité d'enseignement, au monastère, m'a amené à publier d'autres choses, un
cours sur les anciens moines, en particulier.
Tout cela à partir d'un
ordinateur, évidemment ?
Oui, et puis il y a eu internet.
Aux approches de l'année 1998, année du neuvième Centenaire de la fondation de
l'Abbaye et de l'Ordre, nous avons créé un site pour l'abbaye : www.citeaux-abbaye.com , avec un ami
comme webmaster. J'ai été charger d'en composer la teneur, et c'est alors que
j'ai eu l'idée de mettre sur ce site les textes des lectures de l'office de
nuit dont j'ai parlé. Ils sont bien appréciés, car lorsque, par hasard, ils
tardent à paraître, bien des internautes s'alarment et nous le font savoir !
Le mot de la fin : quelles
sont tes convictions profondes ?
Celles d'Origène : Dieu est
l'Être infiniment grand et infiniment bon et sa bonté coïncide avec son Être !
Dieu est l'Etre simple, disent les théologiens, ce qui veut dire que sa volonté
aussi coïncide avec son Etre. Plus nous ferons notre petit possible pour unir
notre volonté à la sienne, plus nous serons unis à lui, plus nous serons en
paix et profondément heureux !
Ce n'est pas évident : il y a
tant d'épreuves, de souffrances dans nos vies !
C'est vrai. Un de mes cousins me disait un jour que ce qu'il y a de plus
difficile à dire dans le Pater, ce n'est pas : "Pardonne-nous nos offenses
comme nous pardonnons", mais : "Que ta volonté soit faite !"
Jésus, le Fils de Dieu, qui venu expérimenter notre condition d'homme en sait
quelque chose : il en a sué du sang ! Mais cela lui a ouvert une gloire et une
joie infinie. Il en est de même pour nous : la Croix débouche sur Pâques, et l'épreuve est un
tremplin vers la vraie joie. Dieu qui est infiniment bon, ne veut pas pour nous
de petites joies au rabais, mais une joie infinie. La Vierge de Lourdes disait à
sainte Bernadette : "Je ne vous promets pas le bonheur en ce monde, mais
en l'autre !"
Comme
beaucoup à l'époque, raconte F. Philippe, mes parents m'ont fait baptiser,
mais, par la suite, ils ne m'ont donné aucune éducation religieuse.
Aussi je ne connaissais absolument pas le Christ. Mais le Christ me
connaissait et me cherchait. Un jour très précis, j'ai ressenti comme
un besoin très fort de chercher dans une direction. Mais chercher
quoi ? Je ne le savais pas. Durant six ans, j'ai cherché à tâtons,
en passant par les arts martiaux, le bouddhisme tibétain, pour arriver
au christianisme.
Qu'est-ce
que les arts martiaux ?
Tous
les peuples ont développé l'art de la guerre, une technique du combat,
soit à mains nues, soit avec des armes. Au Japon, tout particulièrement,
des maîtres ont associé l'art de la guerre à une recherche spirituelle,
dans la ligne du bouddhisme zen. Cela a donné les "arts martiaux".
On en trouve des quantités : certains mettent l’accent sur le côté
guerrier, tandis que d’autres soulignent le côté spirituel. Pour ma
part, j'ai pratiqué durant quatre ans une des formes du karaté, qui
est un art martial à mains nues, appréhendant une recherche de plus
en plus spirituelle. J’ai continué ensuite avec une pratique de sabre,
appelée le "kenjutsu", pour finir par le bouddhisme tibétain
durant un an. Toutes ces étapes ont eu à la base des circonstances
indépendantes de ma volonté, et ont été l'occasion de rencontre enrichissantes
de personnes. A chaque fois, je sentais dans mon cœur un désir de
chercher dans la ligne qui m'était montrée. Alors je fonçais ! Ce
ne fut pas sans risque, car j‘ai été à deux doigts de m’engager dans
une secte. Autre risque aussi : sans m'en douter, j'ai pratiqué la
magie durant trois ans ; je ne m'en suis rendu compte qu'une fois
converti et entré à l'abbaye. Cette pratique magique consistait à
invoquer une divinité, en vue d'obtenir des effets concrets et immédiats.
C'est ainsi que, pour ma part, je pouvais passer sous des cascades,
été comme hiver, ou marcher pieds nus sur des braises ! Maintenant,
relisant cette période de ma vie, avec les études que j'ai faites,
il est évident que ces invocations à des divinités étrangères, étaient
des invocations à des démons ; mais bien sûr, à l’époque, je ne le
soupçonnais pas.
Toutes
ces pratiques ascétiques et magiques ont cessé lorsque je suis devenu
un adepte du bouddhisme tibétain. Cette étape m'a beaucoup apporté
au niveau de la compassion. L'entrée dans cette religion se faisait
par toutes sortes de retraites, accessibles à tous. Après avoir fait
son choix, il fallait s'entendre avec le Lama. N'y connaissant rien,
j'avais demandé la retraite la plus compliquée ! J'ai fréquenté le
centre bouddhiste pendant plusieurs mois. Au total, je suis resté
un an dans le bouddhisme tibétain, et j'y ai fait des vœux. Ce fut
une année où j'ai fait une réelle expérience de la prière et de son
efficacité, même si, à l'époque, le Christ ne représentait encore
rien pour moi. Et pourtant c'était lui qui m'appelait ! Durant tout
ce parcours, ce même appel intérieur devenait toujours de plus en
plus profond. Je ne savais pas qui m'appelait, mais j'avais toujours
au fond de moi le même désir très fort d'aller en avant.
Pendant
cette période, j’ai beaucoup apprécié la présence de mes parents qui
me sont restés très accessibles, et m'ont toujours ouvert la porte,
bien qu'ils se posaient des questions sur mon compte ! Je leur en
suis très reconnaissant.
Comment
s'est fait le passage au christianisme ?
Je
suis passé du bouddhisme tibétain au christianisme par l'intermédiaire
du sanctuaire de la Salette. Les circonstances pourront paraître anodines,
mais Jésus sait tirer parti des moindres occurrences pour réaliser
ses vues, pour attirer à Lui.
Mes
parents avaient pour voisins de palier une communauté de prêtres de
La Salette, et l'amitié était réciproque. Mais, pour moi, à ce moment-là,
leur religion ne représentait rien. Je parlais parfois avec l'un d'eux
: il eut tôt fait de s'apercevoir que j'étais un garçon en recherche.
Un jour, il me dit : "Est-ce que cela t'intéresserait de monter
avec moi une après-midi au sanctuaire de la Salette ?" J’ai accepté.
Et là-haut, bien que le Christ soit toujours pour moi un inconnu,
j'ai ressenti de façon très forte qu'il me fallait chercher dans cette
direction. Et comme je ne voulais pas faire les choses à moitié, j'ai
demandé à être bénévole au Sanctuaire. Je suis resté au service des
pèlerins pendant un ou deux mois, durant lesquels j'ai fait la connaissance
d'une jeune fille, secrétaire du recteur du sanctuaire. Nous avons
sympathisé et je lui ai dit que, puisque le sanctuaire allait fermer
pour les vacances, cela m'intéresserait de faire une expérience de
prière dans un cadre monastique chrétien. Elle m'a donné deux adresses
: Cîteaux et Tamié. J'ai écrit au père-maître de Cîteaux, et avec
son accord, je suis venu voir comment on vivait dans ce monastère.
J'y suis resté un mois et demi, puis, revenu en famille, j'ai réglé
toutes mes affaires, et en avril 1992, je suis entré à Cîteaux où
je suis toujours, sans aucune envie d'en sortir !
Comment
as-tu vécu ce passage du bouddhisme au christianisme ?
Au
cours de mon passage dans le bouddhisme, la compassion m'a beaucoup
marqué. Dans ce bouddhisme tibétain, j’adressais alors des prières
à certaines divinités. Dans le christianisme, j'ai trouvé la vraie
divinité, un Dieu qui par compassion s'est fait homme et nous appelle
à le rejoindre dans son amour des hommes. Donc sur ce plan, ce fut
un approfondissement de cet appel, que je ressentais fortement sans
pouvoir mettre un nom dessus.
Tu
parles de "certaines divinités", il y a beaucoup de divinités
dans le bouddhisme ?
Oui,
et en grand nombre. Mais il y en avait surtout une divinité qui m'intéressait
beaucoup, c'était celle de la compassion: "Tchenrésie".
Cependant, je n'ai pu vraiment faire une relecture complète de tout
ce que j'avais vécu, qu'en arrivant au monastère. Il a fallu attendre
à peu près quatre ans pour que je puisse relire toute ma vie, devant
le Seigneur. Étant donné ce passé, des périodes d'épreuves, de purification,
me furent bien nécessaires. Et ici, le père-maître m'a beaucoup aidé.
Une fois délivré des conséquences de ces pratiques magiques, j'ai
pu me rendre compte que, dès le début de ce parcours, c'était le Seigneur
qui m'avait appelé.
Si
à l'époque, on m’avait dit qu'un jour je serais moine, j'aurais traité
très sérieusement mon interlocuteur de fou ! Oui, sérieusement ! Bien
entendu, maintenant, pour rien au monde, je ne voudrais revenir en
arrière. C’est si beau de croire en Jésus Christ. Si seulement le
monde entier pouvait se tourner vers Lui ! Cela remplit mon cœur de
reconnaissance de voir le travail que Jésus accomplit en nous. Je
dis "nous", car je ne suis pas le seul, bien sûr. Cela m'émerveille
quand je découvre chez mes frères ou d'autres, une manifestation de
sa présence. J'en rends grâce à Dieu et à Marie. C’est si beau !
Marie
! Certes elle a eu son rôle à jouer à La Salette, mais elle n'est
entrée vraiment dans ma vie qu'après ma profession solennelle, quand
j'ai demandé à réciter le Rosaire. Bien sûr, elle m'était déjà présente
avant, mais je la priais peu. Je crois qu'elle a beaucoup à apporter
aux jeunes qui ont fait des parcours semblables. Marie est une maîtresse
en humilité, en douceur et en pureté de cœur, et elle sait soigner
les inévitables blessures de l’orgueil. Et l'orgueil, il s'incruste
quand on fait des choses étonnantes, comme marcher sur des braises
! Marie est la Vierge humble et douce. Quelle joie lorsque Marie devient
un modèle de vie, pour suivre le Christ Seigneur ! Cette joie devient
une offrande de vie pour le monde !
Et
maintenant tu es passé par les étapes de la formation. Après ton noviciat,
tu t'es engagé pour trois ans, et durant ce temps, tu as fait des
études. Quel fruit as-tu retiré de ces études ?
D'abord
de m'ouvrir à une dimension chrétienne que je ne connaissais pas suffisamment.
Si l'on m'avait proposé de faire des études, j'aurais refusé, car
je n'en voyais pas vu la nécessité. C'est heureux qu'on ne me l'ait
pas demandé, car ces études m'ont fait prendre conscience d'une dimension
encore inconnue. Somme toute, cela m'a enraciné dans ma foi chrétienne,
ce qui m'était nécessaire puisque je ne me suis converti au christianisme
qu'un an avant de venir au monastère. Ce fut donc un enrichissement
au niveau des bases doctrinales chrétiennes, mais aussi au niveau
monastique, avec, en particulier, une approche très forte de la Règle.
J'ai toujours été très sensibilisé par la Règle comme chemin d’amour
et d’union à Dieu, par l’Esprit Saint.
C'est
sans doute en raison de ton attrait pour la compassion, que tu as
été choisi par le Père Abbé pour la fonction de chef infirmier, trois
mois seulement après ta profession ! Comment envisages-tu cette charge
?
Je
te rapporte d'abord ce que m'a dit frère Louis lorsque j'ai commencé
à servir à l'infirmerie. Son premier mot a été pour me demander :
"Vous n'avez pas peur ?" Je lui ai répondu : "Non !".
Car je reçois autant et plus que ce que je donne, autant de la part
de mes frères que du Seigneur lui-même. C'est normal qu'il y ait des
peurs en nous, cela fait partie, pourrait-on dire, de la nature humaine.
Mais pour l'instant du moins, je n'ai pas de peurs liées à la fonction
de responsable de l'infirmerie. Sans doute parce que je me sens à
ma place. N'en étant encore qu'au début de cet emploi, je n'ai pas
une idée arrêtée de ce qu'est un infirmier. Pourtant, je peux le dire
: le frère infirmier, c'est d'abord celui qui est à l'écoute de ses
frères. C'est cela le plus important et le plus exigeant : cela oblige
à se mettre soi-même de côté, ce qui n'est pas facile, et cela demande
aussi que l'on soit disponible. Mais il pourra y avoir toutes les
difficultés, je sais que le Seigneur est là, puisqu'il m'appelle à
cette charge et que je m'y sens à ma place.
Dans
le passé, des frères difficiles, exigeants, m'ont décapé, mais en
même temps beaucoup aidé, car ils m'ont obligé de sortir de mon cocon.
À ce moment, c'était : je pars ou je change. Et par la grâce du Seigneur,
je ne suis pas parti, mais j'ai changé, ou du moins commencé à changer,
car on aura toujours à changer ! Ces frères-là sont peut-être ceux
qui m'ont le plus rendu service.