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BEAUDOIN DE FORD
 

LA COMMUNION DES SAINTS

 

Tout le bien que nous faisons profite à toute la communauté, encore que tout bien ne soit pas possédé de manière égale par ceux qui vivent ensemble. Car nous espérons nous aider les uns les autres auprès de Dieu par nos prières et nos mérites mutuels ; et les mérites et prières des saints que nous aimons et de qui nous désirons être aimés, nous donnent une grande confiance d'obtenir de Dieu la rémission de nos péchés, et de mériter la gloire. Surtout si, nous souvenant de leurs mérites, et fixant nos regards sur leur foi, leur charité, leur piété, leur patience, nous les envions, les aimons, voulons rivaliser avec eux, et de même si nous brûlons de la flamme d'imiter leurs vertus.

Si quelqu'un devait être jugé sur ses propres mérites, sans que ceux des autres interviennent en raison de la communion de la charité, qui pourrait supporter le poids du jugement divin ? Car nos fautes sont grandes et nombreuses, ce qui fait dire au Prophète : "Si tu tiens un compte exact de nos fautes, Seigneur, Seigneur qui pourra tenir ?" Quant à nos bonnes oeuvres, elles sont insuffisantes : "toutes nos justices sont comme linge souillé". Et, comme il est écrit : "Les souffrances du temps présent ne sont pas dignes de la gloire qui doit se révéler en nous".

Allons-nous désespérer ? Oh non, bien loin de là ! Car Dieu est Amour. Ô Dieu Amour, "je souffre violence, réponds pour moi ; que dirai-je, et que me répondra-t-il ?". Ou plutôt, si je suis assez grand pour parler en mon propre nom, voici que je confesserai de bouche ce que je crois de cœur. Seigneur, je crois en l’Esprit Saint, à la Sainte Église catholique, à la communion des saints. C'est mon espérance, c'est ma confiance, mon assurance, c'est ce qui fonde, si petite soit-elle, la paix dont je jouis en confessant ma foi. Je crois en la générosité du Saint-Esprit, en l'unité de l'Église catholique, en la communion des saints. S'il m'est donné d'en haut de t'aimer, et d'aimer mon prochain, mes mérites peuvent bien être petits et peu nombreux, j'ai une plus grande espérance, au-delà de mes mérites : j'ai confiance que par la communion de la charité, les mérites des saints me sont profitables et la communion des saints peut suppléer à mon insuffisance et à mon imperfection.

Ton prophète me console quand il me dit : "De toute perfection, j'ai vu le bout. Comme il est large ton commandement !"Ô vaste et immense charité ! Qu'elle est grande ta maison, qu'il est étendu le lieu où tu résides !. Ne nous resserrons pas dans nos entrailles, ne nous recroquevillons pas dans nos limites et dans les bornes de notre toute petite justice. La charité dilate notre espérance jusqu'à la communion des saints, pour communier à leurs mérites et à leur récompense. Mais cette communion des mérites est pour plus tard, car elle est la communion de la gloire qui se révélera en nous.

    Traité 15 : de la vie commune, 561C – 562C

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AUJOURD'HUI...

HOMÉLIE POUR LE 16ème DIMANCHE

 

C’est sous le signe de l’hospitalité que sont placées les lectures de ce Dimanche : accueil de Jésus dans la maison de Marthe et de sa sœur Marie ; hospitalité généreuse et empressée d’Abraham aux chênes de Mambré, dans l’un des textes les mieux connus du livre de la Genèse, puisqu’il a été souvent commenté par les Pères de l’Eglise comme une première annonce du Mystère de la Trinité ; et en quelque sorte, immortalisé par la célèbre icône de la Trinité de Roublev.

Ce que l’on sait moins, peut-être, c’est que Notre Père Saint Benoît s’est largement inspiré de cet épisode pour écrire le Chapitre 53 de sa Règle consacré à l’accueil des hôtes : on y retrouve la même hâte (dès qu’un hôte sera annoncé, le Supérieur ou des frères iront à sa rencontre avec l’empressement requis par la charité) ; le même profond respect (on témoignera envers tous les hôtes une profonde humilité, tête inclinée, ou même, prosterné au sol) ; le même sens du service (le Père Abbé et les frères laveront les pieds de tous les hôtes) ; et le même sens de Dieu présent dans l’hôte (C'est le Christ que l’on reçoit en eux). Dans notre texte biblique, ce sens est magnifiquement rendu par la continuelle alternance entre le pluriel et le singulier, de telle sorte que « Le Seigneur » est comme identifié aux trois visiteurs qui en sont la manifestation visible.

Mais il est clair que ce récit détaillé de la belle hospitalité du Patriarche Abraham, a pour point d’aboutissement l’annonce d’une bonne nouvelle : « Dans un an, dit le Seigneur, ta femme Sara aura un fils. » Enfin ! Le fils tellement désiré et attendu ; celui dont la promesse paraissait tellement invraisemblable que Sara tout comme Abraham, en rient d’incrédulité, Isaac – tel est le sens de son nom – est ici annoncé : lointaine figure de Celui qui, de toute éternité, devait venir épouser notre humanité pour la faire entrer dans la plénitude de sa divinité.

Ainsi, le signe de l’hospitalité devient une porte ouverte sur l’accueil du mystérieux dessein de Dieu. La capacité à donner de la place à l’étranger ouvre à l’appel de Dieu, le plus Etranger de tous tellement Sa manière de penser et d’agir est étrange au regard de l’homme. C’est pourquoi la tradition d’accueil de l’hôte est si importante : elle permet de rencontrer vraiment Dieu, le Tout Autre dans l’étranger. La charité est la plus haute mystique des amis de Dieu, la voie royale, celle que Saint Paul décrit dans sa lettre au Corinthiens (13) comme supérieure à toutes les autres.

L’Evangile de Marthe et Marie peut être relu avec cette clé. Pour recevoir le Rabbi de Nazareth dans la maison de Béthanie, Marthe se situe dans la pure tradition d’hospitalité héritée d’Abraham, avec cet empressement et cet excès qui la rend agitée et tumultueuse : elle se laisse accaparer par les multiples occupations du service au point de ne plus supporter l’immobilité nonchalante de sa sœur assise aux pieds du Seigneur. Elle s’interpose avec vigueur pour exiger du Maître qu’il fasse cesser cette situation par trop inégale.

Elle oublie qu’honorer un hôte, ce n’est pas seulement se préoccuper de son bien-être corporel, mais de toute sa personne. Il faut le laisser exister comme personne, et quelle Personne, quand il s’agit de Jésus ! Et qu’y a-t-il de meilleur pour faire exister l’autre, sinon de
l’écouter, surtout quand il s’agit d’un Maître qui enseigne comme nul autre n’a pu le faire, le Chemin, la Vérité et la Vie. C’est tellement difficile d’écouter la parole de l’autre, d’essayer de comprendre ce qu’il veut nous dire. L’écoute du disciple devient alors une véritable mort à soi-même pour entrer dans la suite du Maître.

Il ne fut sans doute pas plus facile à Abraham et Sara d’entendre la Parole du Seigneur sans rire, qu’à Marthe de s’arrêter de s’agiter pour entrer dans l’urgence de l’écoute. Marie a compris que la plus grande urgence du moment était d’écouter le Maître, de l’écouter pendant qu’il était encore là, car désormais, les jours approchent où il leur sera enlevé, où il ne parlera plus, sinon dans leurs cœurs qui auront gardé avec soin toutes ses paroles.

C’est par l’écoute de la Parole que notre foi est nourrie ; par la méditation des Ecritures que notre intelligence est illuminée. L’agir selon Dieu viendra ensuite se déployer dans nos vies : il ne sera ni agité, ni inquiet, ni désordonné, ni tumultueux. Regardons un peu nos vies : on court, on se démène, on s’agite, on s’inquiète pour beaucoup de choses à la fois. Mais, qu’en reste-t-il ? Seul un agir qui émane d’une foi nourrie par la Parole portera du fruit, un fruit qui demeure jusque dans la vie éternelle. Il y a un temps pour chaque chose, disait le sage Qohéleth : un temps pour écouter, et un temps pour mettre en pratique ce que l’on a compris. Les moines du désert avaient l’habitude de demander une parole à leur ancien en disant : « Abba, dis-moi une parole ». Demandons à notre Père des Cieux, le Père de Jésus, qu’Il nous donne chaque jour une parole de vie, une parole à vivre, à faire passer dans notre vie pour qu’elle devienne une parole en acte. Cela s’appelle entrer dans le mystère de l’incarnation du Verbe.

    Frère Bernard, moine de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LA SAINT JEAN-BAPTISTE

 

Chers frères et sœurs,

Joyeux Noël mes frères ! mes sœurs.

Oui, c’est un Noël pour l’Eglise de Dieu aujourd’hui, figurez-vous. Le Noël d’été, la fête de la Nativité de celui dont Jésus lui-même dit qu’il n’en n’est pas de plus grand parmi les enfants des femmes.

En effet durant des siècles l’Eglise a commémoré la naissance de Jean-Baptiste avec autant de solennité que celle de la naissance du Sauveur.   Dès le milieu du IVème siècle elle est une des célébrations les plus importantes de l’année liturgique : solennité avec octave et vigile. Elle traversa tout le Moyen-Age avec ce déploiement festif. (Père Placide sait tout ça depuis longtemps….)

L’Eglise pendant 15 siècles a donc célébré deux Noëls par an en quelque sorte avec le même faste et la même joie:  la naissance du Sauveur au solstice d’hiver et celle de Jean-Baptiste au solstice d’été. (Les feux de la Saint Jean qui s’allument encore ici ou là sont les traces de ces réjouissances de ce Noël d’été. )

Pourquoi cet insigne honneur ? et pourquoi cette date ?

Pourquoi cette date, d’abord.

Tout simplement parce que l’Eglise rappelle la naissance de Jésus la nuit du 24 au 25 Décembre, elle ne peut donc que rappeler celle de Jean le 24 juin, puisque  celle-ci a eu lieu, comme en témoigne l’évangile de Luc, six mois auparavant (voir Luc 1, 26). Le parallélisme de ces deux dates contient en outre une symbolique astronomique, très éloquente : si le 25 décembre est la fête du soleil vainqueur, dont la déclinaison sur la terre recommence à croître, le 24 juin est le jour où le soleil commence à diminuer : or c’est précisément comme cela que s’est ordonné le rapport entre le Baptiste et Jésus, selon les paroles de Jean lui-même : «Il faut qu’il grandisse et que moi je diminue »

C’est ainsi que St Augustin, au sermon du quatrième jour de l’Octave de cette Solennité, commente le fait :  Pour que l’homme soit abaissé, Jean naît aujourd’hui où les jours commencent à diminuer ; pour que Dieu soit exalté, le Christ  naît au moment où les jours commencent à grandir»

Voilà pour la date. Mais  pourquoi donc une telle solennité à cette occasion,  un tel honneur ? qui ne fut même pas accordé à Marie.

Remarquons d’abord qu’il est, avec Jésus, le seul personnage du Nouveau Testament dont on mentionne la date naissance.     Et puis, et surtout c’est que Jésus et Jean-Baptiste sont deux grands amis ! Il y a entre eux une amitié très particulière, si l’on ose s’exprimer ainsi…  Jean s’est présenté lui-même comme l’ami de l’Epoux  …Peut-être aussi se ressemblaient-ils ? pour qu’Hérode, un jour, s’interrogeant sur Jésus, se demande si ce n’est pas Jean-Baptiste qui est ressuscité…  Quoi qu’il en soit, n’en doutons pas Jésus, a pris un grand plaisir à exalter son ami dans son Eglise, dès les origines. Première raison.

Une deuxième raison, à cet honneur, c’est que cet ami de Jésus occupe dans l’histoire sainte de l’humanité une place incomparable. C’est un homme à part dans l’économie du mystère de l’Incarnation, comme Marie est une femme à part dans ce même Mystère. Sa naissance miraculeuse et son existence sont un trait d’union entre deux mondes, il résume en lui, avec Marie dont il est si proche, tout l’Ancien Testament et ouvre le Nouveau. (Nos frères dans l’Orthodoxie n’ont jamais perdu ça de vue, Marie et Jean-Baptiste figurent toujours ensemble tant dans la Liturgie que dans l’ Iconographie)

Il est au tournant de la Loi et de la Grâce. Son nom, voulu par Dieu lui-même est Jean, c’est-à-dire le Seigneur fait grâce. Et ce nom est sa mission : il annonce la grâce. Il ferme la mission des prophètes et ouvre celle des Apôtres, en désignant l’Agneau, ce nom nouveau de Dieu. Prophète, apôtre, docteur, martyr, il est plus que tout cela parce qu’il est tout cela en même temps. C’est le Précurseur, l’ami de l’époux, qui se tient à ses côtés pour introduire l’œuvre de grâce et la nouvelle Alliance.

L’évangile johannique dans son solennel Prologue affirme tout net :  « Il y eut un homme envoyé de Dieu….. Il vint pour témoigner…., afin que tous crussent par lui. »

Jésus lui-même dira de lui : « un prophète, oui, et plus qu’un prophète. Je vous le dis : de plus grand parmi les enfants des femmes, il n’y en a pas »

Avec de tels éloges sur la terre, on comprend sans peine cette exaltation si spéciale de Jean le Baptiste au ciel. 

Jean-Baptiste est un homme à part. Un homme à part que seul Dieu pouvait donner à Israël. A  l’origine de son aventure il y a les « anawins » : il y a une femme stérile et âgée, Elisabeth, et il y a un père au Temple lui aussi chargé d’années : ce sont les pauvres du Seigneur, le « petit reste » qui met sa confiance en Dieu ; et c’est à eux précisément, que Dieu s’adresse pour accomplir son grandissime dessein de rédemption. Le choix de Dieu ne peut pas être entravé par des limites humaines : l’élection n’exige que la prédisposition, l’attente, la foi, l’immense l’humilité de Marie et de Jean-Baptiste, devant laquelle Dieu « craque »…. et accomplit son œuvre.

Origène écrivait dans son commentaire sur saint Luc : « Quant à moi, je pense que le mystère de Jean, encore aujourd’hui, s’achève dans le monde »

Demandons à l’Esprit Saint  en cet heureux anniversaire, chers frères et sœurs, d’entrer un peu plus dans ce mystère de Jean : dans sa connaissance et son amour de Jésus, dans son humilité, dans sa joie.

Joyeux Noël !

    Frère Gabriel, moine de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LE SAINT-SACREMENT

 

Chers frères et sœurs,

Présence réelle

« ‘Il est grand, le mystère de la foi !’ Par cette expression, prononcée immédiatement après les paroles de la consécration, le prêtre proclame le mystère qui est célébré et il manifeste son émerveillement devant la conversion substantielle du pain et du vin en Corps et Sang du Seigneur Jésus. »

Frères et sœurs, vous avez peut-être reconnu ici la première phrase de l’Exhortation apostolique de notre pape Benoît XVI, sur l’Eucharistie, Sacrement de l’amour. Oui, il est grand le mystère de notre foi eucharistique. Il nous dépasse de toute part et nous appelle à y entrer plus profondément pour en vivre plus intensément.

Nombreuses sont les portes d’entrée de ce mystère … Il semble que la liturgie de la Parole nous invite à nous y engager par le Porche royal de l’Alliance. D’abord parce que Jésus Lui-même, dans la tradition que St Paul rapporte aux Corinthiens, dit de sa propre bouche : « Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang ». Ensuite, parce que Melkisédek, qui était prêtre du Très-Haut, bénit le patriarche Abraham en faisant apporter du pain et du vin. Et la lettre aux Hébreux développera longuement et abondamment ce thème de l’Alliance Nouvelle inaugurée par Jésus Christ, que Dieu a consacré grand prêtre selon le sacerdoce de Melkisédek, par les souffrances de sa Passion et son obéissance jusqu’à la mort. Ainsi, renouant avec la bénédiction d’Abraham par Melkisédek, Jésus offre le seul et unique sacrifice qui est en mesure de sauver tous ceux qui ont mis en Lui leur FOI.  Nous sommes là, au cœur d’une alliance nouvelle et définitive, qui avait été annoncée à de nombreuses reprises par la bouche des prophètes. C’est pourquoi l’auteur de la lettre aux Hébreux cite la célèbre prophétie de Jérémie : «  Voici venir des jours où j’inscrirai mes lois dans leurs cœurs et, de leurs péchés, je ne me souviendrai plus ».

Dans l’alliance au Sinaï, la Loi avait été inscrite sur des tables de pierre – c’était l’écriture même de Dieu ! – et promulguée solennellement avec une aspersion de sang : « Voici le sang de l’alliance que le Seigneur a conclue avec vous sur la base de ces paroles ». Puis, l’Alliance conclue, ils mangèrent et ils burent … Depuis, les tables de l’Alliance connurent bien des péripéties : brisées par Moïse, après le péché du veau d’or, et réécrites de sa propre main – et non plus de celle de Dieu – elles avaient été déposées dans le propitiatoire, une sorte de boîte dorée, protégée par les ailes des chérubins et placée dans l’Arche d’Alliance d’Israël. Nombreuses encore sont les péripéties de cette Arche d’Alliance, qui entre finalement en terre promise avec le peuple élu avant d’être installée définitivement dans le Temple bâti par le roi Salomon.

La Charte d’Alliance et alors considérée comme la Présence Réelle du Dieu d’Israël, mais Présence si bien cachée dans le Saint des saints, que seul le grand prêtre, une fois l’an, pouvait y avoir accès, non sans s’être soigneusement purifié de toutes ses souillures.

Le Corps et le Sang du Christ sont devenus pour nous la Présence Réelle du Dieu caché. Présence visible et palpable. Mais, ce n’est que tardivement, au XIIIème siècle, que les espèces consacrées furent conservées dans le tabernacle … Le Corps du Christ, Sanctuaire de l’Alliance Nouvelle, est devenu le lieu de la Présence Réelle pour y être adoré en esprit et en vérité, car tels sont les adorateurs que recherche le Père. La pratique de l’adoration eucharistique s’est largement développée dans l’Eglise catholique, et Benoît XVI, dans son Exhortation apostolique, l’encourage comme prolongement et intensification de la célébration eucharistique.

Il reste que Jésus a dit : « Prenez et mangez ; prenez et buvez ». Cette réalité concrète de la communion eucharistique, nous renvoie alors à un mystère d’intériorité, à la vocation de l’homme à être le tabernacle vivant de la Présence Réelle. Le premier tabernacle de Dieu, c’est nous ! Et le DON ineffable que Dieu nous fait dans l’Eucharistie, est pour que nous soyons les uns pour les autres une Présence Réelle du Christ. Maurice ZUNDEL, dans une brève méditation écrite au Caire en 1956, a bien mis en lumière cette vocation à être ‘Présence Réelle pour les autres’. Permettez-moi de le citer pour terminer :

« Nous sommes forts dans la mesure où nous rendons réelle la présence de Dieu en nous … Il faudrait que les autres, en nous rencontrant, rencontrent le Seigneur lui-même, et qu’ils comprennent qu’il y a Quelqu’un qui attache à leur existence une valeur infinie, Quelqu’un qui aspire à chaque battement de leur cœur. Toute âme illumine le monde quand elle révèle silencieusement, comme la Vierge au jour de la Pentecôte, le Visage que chacun peut trouver imprimé dans son cœur, pourvu qu’un visage humain, un visage de bonté, devienne le sacrement souriant de l’éternel Amour ».

    Frère Bernard, moine de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LE JOUR DE LA PENTECÔTE

 

Chers frères et sœurs,

Il fallait que l’apôtre Paul connaisse vraiment bien la communauté chrétienne de Rome pour lui parler comme il fait dans la Lettre au Romains : Vous, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous l’emprise de l’Esprit…Si le Christ est en vous, votre corps a beau être voué à la mort à cause du péché, l’Esprit est votre vie, parce que vous êtes devenus des justes. Vous entendez le ton de saint Paul, comme il est affirmatif : vous êtes sous l’emprise de l’Esprit, vous êtes devenus des justes. Quel éloge adressé aux chrétiens de Rome ! On aimerait bien que cela soit dit aussi de nous. 

Chers frères et sœurs, vous venez d’horizons très divers et je ne vous connais pas, sauf bien sûr mes frères de Cîteaux et quelques-uns parmi vous. Pourtant, je voudrais dire moi aussi à tous ceux d’entre vous qui sont baptisés : vous êtes sous l’emprise de l’Esprit, vous êtes devenus des justes. Je ne connais pas votre  vie de tous les jours, mais si vous êtes baptisés dans la mort et la résurrection du Christ, je vous assure que vous êtes sous l’emprise de l’Esprit, vous êtes devenus des justes. Peut-être ne vivez-vous pas selon ce que vous êtes ! Si c’est le cas, c’est dommage et c’est même grave. N’empêche que vous avez reçu la marque du Saint Esprit de Dieu qui, au plus intime de notre cœur, gémit dans les douleurs de l’enfantement. Cela veut dire que nous sommes en travail de naissance, quasiment continuelle, jusqu’à ce que tout le Corps du Christ dont nous sommes les membres soit en mesure de manifester toute la plénitude de Dieu. Les mots manquent pour dire ce que, seules, la foi, l’espérance et la charité nous font croire et pressentir. Mais ce n’est pas parce que les mots nous manquent que notre intelligence doit devenir paresseuse, car les exemples, eux, ne manquent pas, et ils sont bien plus éloquents que les mots pour dire ce que devient un homme ou femme, une communauté ou une famille, un prêtre ou une Eglise quand on vit sous l’emprise de l’Esprit.

Regardez ce qui se passe à Jérusalem quand l’Esprit Saint exerce son emprise sur les apôtres. On dirait que ce ne sont plus les mêmes. Eux qui se taisaient non par vertu mais par peur d’avoir des ennuis, les voilà qui deviennent de grands communicants. Et non seulement de grands communicants, mais de bons communicants car tout le monde les comprend dans sa langue maternelle au point d’en être déconcerté, émerveillé : voilà des Galiléens sans diplôme qui se font comprendre de toutes les nations qui sont sous le ciel. Luc prend soin de les énumérer : Parthes, Mèdes et Elamites… Crétois et Arabes, tous, nous les entendons proclamer dans nos langues les merveilles de Dieu.

Une première caractéristique de ce qui se passe quand on vit sous l’emprise de l’Esprit Saint s’impose donc à nous : nous sommes envahis par une force qui fait de nous des témoins qui ne manquent pas d’assurance de la plus grand merveille de l’histoire, la mort et la résurrection du Christ. C’est le cœur de l’évangile. C’est notre raison d’être et de vivre, à nous qui sommes baptisés dans le Christ. Et remarquez bien ceci : notre témoignage, comme celui des apôtres, ne s’adresse pas modestement à une petite partie de l’humanité, mais bien à toutes les nations qui sont sous le ciel. C’est un témoignage ecclésial. A chacun de nous alors, avec le don qu’il a reçu de l’Esprit d’annoncer cette super bonne nouvelle : Jésus-Christ est mort, il est ressuscité ! En lui, nous avons la résurrection et la vie.

L’évangile d’aujourd’hui nous indique une deuxième caractéristique de ce qui se passe quand on vit sous l’emprise de l’Esprit : nous devenons des hommes et des femmes de prière. Jésus nous parle d’un mystérieux Défenseur  qu’il va prier le Père de nous envoyer et qui nous aidera à garder sa parole, comme Marie gardait la parole de Dieu et la méditait dans son cœur. Comme elle, livrés à l’Esprit Saint, nous deviendrons alors une demeure de Dieu, une maison de prière, une citadelle de prière. Si quelqu’un m’aime, dit Jésus, il restera fidèle à ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui. L’Esprit Saint nous marialise en nous intériorisant. Il nous découvre l’autre face de nous-mêmes, celle de l’âme, celle du cœur, notre cloître intérieur où le murmure de l’eau vive nous apporte la voix du Père : Tu es mon fils bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour. Et dans ces flots de tendresse, nous nous surprenons à répondre : Abba, Père ! Tout ce qui est à toi est à moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Je voudrais souligner une dernière caractéristique de ce qui se passe quand on vit sous l’emprise de l’Esprit Saint. Celle-là nous ramène à la lettre aux Romains. Paul écrit : si vous vivez sous l’emprise de la chair, vous devez mourir ; mais si, par l’Esprit, vous tuez les désordres de l’homme pécheur, vous vivrez. Paroles extrêmement violentes puisqu’il s’agit ou de mourir ou de tuer. Nous mourons si nous ne vivons pas selon l’Esprit, parce que nous nous coupons de la vie de Dieu. A l’inverse, si nous vivons selon l’Esprit, nous tuons les désordres de l’homme pécheur, et nous devenons des serviteurs de la paix. Cela éclate dans les actes des martyrs, qu’ils soient martyrs de la foi, de l’espérance ou de la charité. Ces jours derniers, on a parlé du film Des hommes et des dieux qui évoque la tragédie de nos frères de Tibhirine et qui a été présenté au festival de Cannes. Je ne sais pas ce qu’il vaut. Par contre, je sais ce que vaut la vie de nos frères : c’est une illustration convaincante de ce combat où les témoins de l’Agneau choisissent d’aimer jusqu’au bout ceux-là mêmes qui vont les mettre à mort. En faisant ce choix, sous l’emprise de l’Esprit, ils tuent les désordres de l’homme pécheur : là où il y a la haine, entre les frères de la montagne et les frères de la plaine, ils répandent le sang de l’amour.

Viens, Esprit Saint, ô Dieu amour ! Que ton onction fasse de nous un Peuple de prophètes qui annoncent joyeusement et avec assurance, comme les apôtres, la mort et de la résurrection du Christ ! Qu’elle fasse de nous un Peuple de prêtres qui élèvent dans leur cœur l’encens de la prière, comme la Vierge Marie ! Qu’elle fasse de nous un Peuple de rois, comme le sont les martyrs, tout entier au service du Prince de la paix.

    Frère Olivier, abbé de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LE JOUR DE PÂQUES

 

Chers frères et sœurs,

Depuis trois jours, nous avons bien conscience de vivre l’événement fondamental de notre vie. Bien sûr, si nous sommes chrétiens, c’est-à-dire si la foi que nous professons anime notre vie. Là est l’enjeu de la vie chrétienne. Là aussi est la joie profonde de la vie du chrétien, cette joie que personne ne peut nous ravir. Heureux l’homme qui met sa foi dans le Seigneur ! L’apôtre Jean, qui nous rapporte le fait stupéfiant de la résurrection, ajoute, un peu plus loin dans son évangile, une parole qui nous confirme dans ce grand bonheur de croire. C’est une parole de Jésus lui-même, le ressuscité : Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! Cela nous concerne au premier chef. Jean a vu, Pierre a vu, Paul a vu le ressuscité. Ce sont des témoins oculaires. Nous n’avons pas vu Jésus ressuscité, et pourtant nous croyons. C’est notre profession fondamentale : nous sommes des croyants qui voient l’invisible et qui chantent : Sans te voir, nous t’aimons. Sans te voir, nous croyons, et nous exultons de joie, Seigneur, sûrs que tu nous sauves. Nous croyons en toi.

Dire que la foi anime notre vie, ce n’est pas difficile. C’est souhaitable, mais est-ce si vrai que nous osons le dire ? Dans un livre que nous avons lu récemment au réfectoire des moines, quelques lignes d’un évêque m’ont fait réfléchir. Voici ce qu’il dit : Vous croyez que je suis capable d’être évêque ? Bien sûr que non. Vous croyez qu’on est capable d’être prêtre ? Bien sûr que non. Est-ce qu’on est capable d’être chrétien, qu’on le mérite ? Bien sûr que non. Autrement dit, nul n’a droit à ces cadeaux. Ce qui nous a été donné d’être nous a été donné parce que le Christ nous a fait confiance…Et voilà sa conclusion : Dans la foi, c’est Dieu le premier qui croit en l’homme. Ce qu’on a donc de plus beau à donner, est ce qui nous constitue : la confiance reçue.

Formidable confiance de Dieu à notre égard, et ceci dès le départ quand Dieu bénit l’homme et la femme et leur dit : Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. Confiance qu’il ne nous retire pas, alors que nous sommes devenus ses « ennemis ». Il nous envoie son Fils. Nous ne méritions plus cette confiance, et pourtant il continue de nous la prodiguer par le don de son Fils bien-aimé. Nous sommes là au cœur de l’évangile. Pour saint Paul, c’en est la marque spécifique : Donner sa vie pour un ami, on y arrive à grand-peine, mais c’est alors que nous étions ennemis que Dieu nous a envoyé son Fils », Jésus-Christ, amour suprême du monde.

Soyons donc logiques avec nous-mêmes : faire profession de foi, c’est dire que nous croyons en ce Dieu-là, le Dieu vivant et vrai qui le premier croit en l’homme et la femme, qui le premier leur fait confiance ! Célébrer la résurrection de Jésus-Christ, c’est prendre avec lui les chemins de la confiance qui nous constitue membres de la famille de Dieu, membres de l’Eglise Corps du Christ. Et donc c’est nous détourner intelligemment et courageusement des chemins sans issue qui nous bloquent dans la peur, qui est le contraire de la confiance. Ou bien nous nous ferons confiance entre hommes et femmes, dans l’ensemble de nos relations humaines (sociales, professionnelles, communautaires, politiques…) ou bien nous serons sous la hantise de la peur, et donc aussi de la violence. Bien entendu, la confiance dont il s’agit ici ne vise pas seulement ceux qui nous entourent et qui nous ressemblent. Quand on partage les mêmes idées, la confiance va de soi. Mais le Christ pascal ne nous retient pas dans le cercle rassurant de ceux qui pensent comme nous. Il nous fait sortir du tombeau de la peur, et nous apprend à regarder les autres, quels qu’ils soient, comme des frères pour qui il est mort et ressuscité.

Prenons un exemple qui touche notre société et nos relations entre croyants. Internet est un merveilleux outil de communication, on ne peut dire le contraire, mais il nous abreuve de photos, de textes, de diaporamas qui se présentent comme la vérité. Comment réagissons-nous ? Avant de les diffuser à toute notre liste d’adresses, prenons-nous le temps d’en vérifier les sources ? Ne soyons pas dupes, les pires choses sont écrites et diffusées sur les musulmans comme sur les chrétiens et contribuent à nourrir peurs et haines. Certes, en 2010, les situations difficiles ne manquent pas et nous sommes loin du compte à propos de la liberté de conscience et de la liberté de culte dans beaucoup de pays à majorité musulmane. L’Eglise, par ses plus hautes autorités et aussi par la voix de simples fidèles profondément engagés dans les relations avec l’Islam, ne renoncera pas à réclamer ces libertés partout avec ténacité, pour les musulmans trop stigmatisés dans des pays à majorité chrétienne comme pour les chrétiens traités souvent comme des citoyens de second rang dans des pays à majorité musulmane.

Par ailleurs, n’est-il pas trop facile de cacher des situations de crises sociales, économiques, culturelles, politiques sous le voile religieux ! Aux croyants que nous sommes d’être vigilants et de ne pas être dupes. Aux croyants que nous sommes de refuser la logique de la peur et de l’affrontement, de ne pas nous contenter d’un enseignement répétitif qui interdit de réfléchir et fait le lit des intégrismes et fanatismes religieux. Notre devoir est de conjuguer la raison et la foi. Le Pape Benoît XVI ne se lasse pas de nous le dire !

Frères et sœurs, ouvrons donc toute grande la porte au Christ ressuscité qui nous relève dans sa confiance et son amour pour tous. Saint et bienheureux Jésus-Christ, sans te voir nous t’aimons, sans te voir nous croyons et nous exultons de joie, sûrs que tu nous sauves !

    Frère Olivier, abbé de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LE VENDREDI SAINT

 

Chers frères et sœurs,

La Parole en silence se consume pour nous,

L’espoir du monde a parcouru sa route.

Voici l’heure où la vie retourne à la source :

Dernier labeur de la chair mise en Croix.

Hier soir, au repas des adieux, Jésus parlait encore. Il parlait même beaucoup. Des mots que Jean, le disciple bien aimé, a recueillis et transmis. Paroles qui respirent l’esprit et la vie. Nous les gardons dans nos cœurs. Maintenant, à l’heure où la vie retourne à la source, la Parole n’a plus rien à dire. Silencieuse, elle se consume pour nous dans un « Je suis » qui recueille et attire toutes nos paroles à nous, les meilleures et les pires. Louanges, blasphèmes, futilités, mensonges retournent avec elle à la source. Le Verbe fait chair a tout capturé dans son « Amen » à la gloire du Père :  Fiat, Magnificat, Hosanna en même temps que « A mort ! Crucifie-le ! »

Serviteur inutile, les yeux clos désormais,

Le Fils de l’Homme a terminé son œuvre.

La lumière apparue rejoint l’invisible,

La nuit s’étend sur le corps : Jésus meurt.

Lui qui a tant regardé, si intensément contemplé ce que le Père donnait à voir à son cœur de chair et à ses yeux d’homme, - l’enfant aux cinq pains et aux deux poissons, Marie de Béthanie répandant un nard très pur sur ses pieds -, allons-nous croire que, les yeux clos désormais, il se détourne de notre humanité ? N’en doutons pas ! Dans le « Je suis » de sa mort, Jésus enveloppe tous nos regards et les attire dans le sien, à jamais tourné vers le Père. De sa croix de lumière, il ne dit plus : J’ai vu la misère de mon peuple ! Il fait beaucoup plus, beaucoup mieux. Il dévisage tous les braqueurs qui cherchent à dévaliser l’Eglise qui est son Corps. Il constitue prisonniers de sa liberté souveraine tous ceux qui cherchent à le toucher, même ceux qui lui en veulent à mort, et tant d’autres qui, sans même le connaître, s’appliquent à soulager les plaies à vif de notre humanité.

Maintenant tout repose dans l’uniqueoblation.

Les mains du Père ont recueilli le souffle.

Le visage incliné s’apaise aux ténèbres,

Le coup de lance a scellé la passion.

Le moment où nous sommes bouleverse toutesnos communications avec Dieu. Silence de la Parole, Serviteur inutile, les yeux clos. Dans son oblation, le Fils unique nous oblige au langage du monde nouveau. Le langage du cœur. Nous communiquons et nous communions dans l’eau et le sang de son Cœur transpercé. Eau très pure du baptême et du lavement des pieds. Sang de l’eucharistie et des noces éternelles. Un chemin de grâce est ouvert pour sortir de nos débats enfiévrés. N’en déplaise aux plus fervents défenseurs du sacré : nos abus et nos crimes les plus abominables n’ont pas réussi à tarir le « Je suis » de la Miséricorde de Dieu.  

Le rideau se déchire dans le Temple désert.

La mort du Juste a consommé la faute,

Et l’Amour a gagné l’immense défaite ;

Demain, le Jour surgira du tombeau.

    Frère Olivier, abbé de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LE JEUDI SAINT

 

Chers frères et sœurs,

Dans nos vies humaines, nous savons combien les repas sont des moments de rencontre importants. Le choix de la nourriture et de la boisson, la préparation des repas, la vaisselle utilisée, le service, la tenue à table, la répartition des places, la manière de communiquer pendant les repas, autant d’indices pour repérer le genre de société où nous sommes.

Jésus choisit ce moment important de la vie sociale pour faire ses adieux à ceux qui lui sont tout proches. Que de fois ils ont pris leur repas ensemble. Dans la mémoire des disciples, certains de ces repas restent inoubliables. Pour  l’apôtre Jean, trois repas sont vraiment inoubliables. D’abord celui des noces de Cana où Jésus a accompli son premier signe messianique : l’eau changée en vin, et quel vin ! Il y a aussi le fameux jour où une foule nombreuse avait suivi Jésus sur les bords du lac de Galilée. Pendant des heures, il avait parlé en paraboles. Les gens l’écoutaient avec plaisir, et comme toujours dans ces cas-là, on ne voit pas le temps passer. Le soir venu, Jésus ne veut pas renvoyer les gens à jeun. Alors il demande à ses disciples de leur donner eux-mêmes à manger. C’était les mettre dans un embarras extrême. Personne n’avait pensé que la rencontre durerait si longtemps. Les gens n’avaient rien emporté avec eux…sauf un enfant qui met à la disposition de Jésus tout ce qu’il a dans son sac : cinq pains et deux poissons. Alors l’impensable se réalise. Ce soir-là, tout le monde en a eu pour son soûl, et chacun autant qu’il voulait.

Autre repas inoubliable pour l’apôtre saint Jean. Celui donné à Béthanie, il y a juste six jours. Chez Marthe et Marie, on ne manquait jamais de rien. La table était toujours bonne et copieuse. Marthe savait recevoir, et nul doute que, pour accueillir le Maître qui avait ressuscité son frère Lazare, elle avait superbement amélioré le régime des jours ordinaires. Mais voilà la surprise : en plein repas, Marie s’approche de Jésus et,  avec un nard très pur, elle oint ses pieds et les essuie avec ses cheveux. L’odeur du parfum se répand alors dans toute la maison. Judas proteste devant un tel gaspillage, mais Jésus y voit l’annonce aimante de sa sépulture prochaine : vous ne m’aurez pas toujours avec vous.

Ce soir, Jésus moins que tout autre oublie ces grands moments de convivialité avec ses disciples. Et plus que tout autre, il sait que ce qu’il dit et ce qu’il fait à cette heure donnent à la commémoration du repas pascal son sens plénier et définitif. Pour nous sortir de toutes les formes d’esclavage du péché et nous introduire dans la liberté des enfants de Dieu, il prend le pain qu’on lui apporte comme il l’avait fait le jour de la multiplication des pains, et il prononce des paroles qui provoquent notre foi : Prenez et mangez-en tous : ceci est mon corps livré pour vous. Il fait de même avec la coupe remplie de vin : Prenez et buvez-en tous : car ceci est la coupe de mon Sang, le sang de l’Alliance nouvelle et éternelle qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés.

En gardant au cœur le même objectif pascal, - nous faire sortir de l’esclavage du péché et nous introduire dans la glorieuse liberté des enfants de Dieu -, Jésus se lève de table, quitte son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis, il verse de l’eau dans un bassin, et se met à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. C’était reprendre le geste de Marie et l’étendre à toutes les relations entre ses disciples.

Dans les deux cas, la fraction du pain et le lavement des pieds, Jésus réalise du neuf avec de l’ancien. Il accomplit la Pâque nouvelle et éternelle sur la base de la Pâque ancienne et figurative. Le jeune enfant des bords du lac et Marie de Béthanie lui ont offert le nécessaire indispensable à l’œuvre de salut pour laquelle son Père l’a envoyé. Dieu ne veut rien faire sans la libre coopération des hommes. Même pour réaliser son œuvre la plus sublime, la Pâque de notre salut, Jésus, le Fils de Dieu, s’inspire des gestes qui ont le plus touché sa mémoire d’homme : un enfant qui donne tout ce qu’il a, et une femme qui verse sur ses pieds le nard le plus exquis.

Demeurons silencieusement ce soir à l’école  de Celui qui nous demande de faire entre nous ce qu’il a fait lui-même pour nous. Restons amoureusement en amont de toutes les distinctions qui occuperont par la suite les écoles théologiques, et qui, hélas, n’en resteront pas seulement au rang de distinctions mais conduiront parfois à d’amères divisions dans l’Eglise, Dans l’évangile, l’humble serviteur est aussi l’agneau du sacrifice. Que l’Esprit Saint nous garde de faire mémoire de l’un sans chercher à imiter l’autre.

    Frère Olivier, abbé de Cîteaux

HOMÉLIE POUR L'ANNONCIATION

 

Chers frères et sœurs,

"Jésus, de Marie, Vierge, Conçu du Saint.-Esprit" -

C'est une affirmation scandaleuse pour la raison, une affirmation ridicule pour l'homme de la rue. Comment une femme a-t-elle été à la fois Vierge et Mère ?... C'est pourtant ce que les Chrétiens osent affirmer. Tranquillement. Comme un point substantiel de notre foi.

Ilne faut pas s'étonner qu'on ait cherché de tout temps à minimiser sur ce point le témoignage de l'Évangile, à en réduire la portée. On a voulu distinguer différentes couches littéraires dans la rédaction des textes de St Mathieu et de St Luc. On a rappelé avec insistance que les Anciens étaient dépourvus d'esprit critique ou scientifique. On a tenté de réduire l'événement à un symbole... Parler de conception virginale, a-t-on dit, peut avoir une signification magnifique, Mais à condition de refuser que ce soit un événement historique

Or, on ne saurait sauvegarder le sens de la conception virginale indépendamment de son historicité : "C'est l'événement qui donne à penser, non la doctrine qui invente le symbole", a écrit le Père Duquoc, Dominicain de Lyon.

Que signifieau juste un événement historique ?...

C'est un événement que nous connaissons à travers des témoignages dont nous pouvons critiquement établir la valeur.

La mort du Christ, au temps de Tibère, sous le Procurateur Pilate, est un fait historique critiquement attesté par des croyants et des incroyants.

La Résurrection de Jésus est-elle un fait du même ordre, la conception virginale de Jésus est-elle aussi un fait de cet ordre?

Affirmer la Résurrection de Jésus ne peut-être que le fait du croyant qui entre par cette affirmation dans l'ordre de la foi, et l'on atteint des réalités qui transcendent l'ordre historique.

C'est aussi le cas de l'Annonciation qui se présente comme une expérience surnaturelle et intérieure. Une apparition angélique est un phénomène spirituel tout intérieur, ce qui ne veut pas dire irréel - Seule Marie peut savoir que son ënfant a été conçu virginalement En lui-même, ce fait ne peut relever d'aucune vérification histori­que. ILL ne peut avoir été connu que par Marie elle-même. D'après .ce que dit St Mathieu, Marie n'a rien dit à Joseph au début, ce qui pa­rait très vraisemblable. Mais St Luc, qui nous rapporte l'Annonciation, nous dit aussi dans les Actes que Marie était présente à l'E­glise naissante après l'Ascension. Il est vraisemblable qu'une fois Jésus ressuscité et reconnu comme Dieu, on ait interrogé Marie, et il est vraisemblable qu'on lui ait demandé son expérience alors que l'Esprit-Saint était donné à l'Église.

Et Marie qui conservait et méditait toutes ces choses en son coeur, Mariequi s'est tue du vivant de Jésus, a pu alors confier ses souvenirs et son expérience à Luc.

Le Père Ratzinger dit que si l'on donne â. la conception virginale. le un sens purement symbolique, si l'on supprime l'événement comme beaucoup ont tendance à le faire aujourd'hui, il n'y a plus que discours vides et il y a à la 1ettre un manque d'honnêteté.

Cela nous invite à une grande sobriété quand on parle de Marie. L'Évangile impose de mortifier devant le Mystère de Dieu et notre imagination et notre sensibilité qui nous laissent à la périphérie de: choses, nous en cachant la profondeur.

Mais la sobriété n'exclut pas la chaleur. La véritable intimité n'est ni sèche ni froide-Il y a une louange merveilleuse dans le silence aimant - Louer en effet quelqu'un, c'est lui faire savoir qu'il est digne d'être aimé, cela on le signifie plus éloquemment par un simple regard qu'avec la profondeur des mots.

Depuisle début de son histoire, L'Église réfléchit sur le Mystère du Christ vrai Dieu et vrai Homme.

L'INCARNATION, cette Fête d'aujourd'hui, est le centre de tout, le coeur réel, la réalité même non pas un mystère parmi les autres, mais le Mystère.

Que la Vierge Marie que nous contemplons et prions aujourd’hui, nous conduise au cœur du mystère de son Fils qui est notre Vie.

    Frère Albéric, moine de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LE 3ème DIMANCHE DE CARÊME

 

Chers frères et sœurs,

« Il fallait bien festoyer et se réjouir car ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé. »

Elles sont belles les histoires de Jésus. Elles traversent les siècles sans prendre une ride.

En combien de langues, de cultures, de génies divers,  l’histoire de l’enfant prodigue ne fut-elle pas racontée, commentée ? Après les Pères de l’Eglise, de génération en génération, écrivains, poètes, musiciens, sculpteurs, peintres, l’ont célébrée.

Devant un tableau de Rambrandt quelqu’un a dit que c’était le premier portrait « grandeur nature » pour lequel Dieu lui-même ait jamais pris la pose.

« O cœur des paraboles, l’enfant prodigue », s’exclamait Péguy.

C’est que la Bonne Nouvelle est dite toute entière ici, chers frères et sœurs. Ce qu’est Dieu  nous est révélé là. Ce qu’est le dernier mot de son être pour nous, ce qui fait sa Vie et sa joie, nous venons de l’entendre : Dieu est un père qui s’émeut, se réjouit comme un enfant, qui danse de bonheur lorsqu’il retrouve un être cher.

Voilà comment est Dieu pour nous nous dit Jésus dans cette courte histoire. Voilà comment il aime. C’est là le principal message de la parabole, et l’on réduirait considérablement sa portée à se polariser sur l’attitude des deux fils pour en tirer une leçon de morale. La mise en scène du cadet comme celle de l’aîné ne sont là que pour souligner le contraste entre la manière d’aimer du père  et celle des deux fils. Ces deux fils assez pitoyables en lesquels nous nous reconnaissons si bien.

Car il n’est pas très brillant le cadet dans sa conversion, quoi qu’on en ait dit. Il revient parce qu’il s’est mis dans une galère nous dit Jésus, parce qu’il a faim ! et que chez son père, il y a du pain. C’est son ventre qui est meurtri plus que son cœur. Et si c’était à un fils vraiment contrit, à un modèle de conversion que le père ouvrait les bras, en quoi Jésus eût-il dit là quelque chose de nouveau ?  Que Dieu accueille le pécheur repentant - c’est-à-dire celui qui fait les démarches d’expiation pour mériter son pardon – les Maîtres en Israël le savaient depuis longtemps. Mais tout autre est l’attitude de Jésus et tout autre est le comportement du père dans la parabole : il ne se soucie pas de savoir si le malheureux manifeste une vraie contrition ; d’aussi loin qu’il l’aperçoit, il court à sa rencontre, haletant de bonheur, et ne le laisse même pas réciter sa belle phrase. Ce n’est pas sur la conduite du prodigue que Jésus met l’accent mais sur l’amour gratuit du Père.

Ce que Jésus nous dit aussi dans cette parabole c’est comment Dieu est quand il pardonne. Pardon plein de joie ! sans l’ombre d’une amertume, sans le moindre reproche. L’insupportable souffrance de la séparation et la longue attente anxieuse, oubliée ! Quand Dieu retrouve les siens son pardon n’est que fête exubérante  et joie débordante! 

L’épisode du fils aîné n’est là que pour répéter ce message : « Il fallait bien se réjouir ! » Et peut-être, au fait, nous interpelle-t-il, plus que celui du fils prodigue cet épisode du fils aîné, nous les fidèles et les bons pratiquants, au cœur peut être un peu sec parfois ? Qui d’entre nous n’a pas été effleuré, un jour ou l’autre, par la pensée d’être bien mal payés …. « Voilà si longtemps que je te sers… » 

Jésus insiste donc car il veut nous introduire dans une autre logique. Dans la logique du monde d’où il vient, et où il nous appelle.  Une grande sainte des temps modernes, la plus grande a-t-on dit, qui habitait la Maison du Père si près de Jésus, dès sa courte vie terrestre, et connaissait bien les mœurs divines a écrit ceci : « Oui, je le sens, quand même j’aurais sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre, j’irai me jeter dans les bras de Jésus, car je sais combien il chérit l’enfant prodigue qui revient à Lui…Et elle poursuit tout aussi hardiment…. Ce n’est pas parce que le bon Dieu, dans sa prévenante miséricorde, a préservé mon âme du péché mortel que je m’élève à Lui par la confiance et l’amour. »

Derniers mots du message de Thérèse de Lisieux, docteur es-sciences Jésus-Christ.

Dieu n’est pas un Maître avec qui on fait des comptes mais un père qui donne tout, jusqu’à son propre Fils, et pardonne 77 fois 7 fois, en vue de la seule chose qui compte et demeure à ses yeux : la fête joyeuse de la communion de tous les siens dans son amour sans mesure.

En ce dimanche Laetare demandons à l’Esprit Saint, frères et soeurs de dilater nos cœurs dans cet amour et cette joie de Dieu.

    Frère Gabriel, moine de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LE 1er DIMANCHE DE CARÊME

 

Chers frères et sœurs,

Il nous est bon, frères et sœurs, de contempler ce matin Notre Sauveur qui s’avance seul au désert de l’épreuve, plein de la force de l’Esprit, s’offrant comme les prémices d’une multitude de frères en présentant sa prière et sa supplication avec un grand cri et dans les larmes. Ayant traversé victorieusement les ravins de la mort, IL est entré en Précurseur dans le sanctuaire du Ciel où Il intercède pour nous dans la gloire.

C’est parce qu’il est rempli de l’Esprit Saint que Jésus est LE PLUS FORT, réduisant à l’impuissance Celui qui possédait le pouvoir de la mort et rendant libres ceux qui, par crainte de la mort, passaient toute leur vie dans une situation d’esclaves.

C’est, poussés comme LUI par l’Esprit, que nous Le suivons au désert pour prier et supplier, pour guérir du péché, pour embrasser la Croix et célébrer notre Pâque au désert. Nous venons de le chanter au début de cette célébration.

Dès aujourd’hui, appelons sur nos vies l’Esprit avec un grand désir. Epuisons-nous à l’appeler en disant : « Je n’ai pas d’autre bonheur que TOI ! » Cet Esprit, c’est l’Esprit de notre baptême d’enfants de Dieu. Réveillons la grâce de notre baptême, quel que soit notre état de vie. Et même si nous sommes dans une situation non conforme à ce que demande l’Eglise, nous n’en sommes pas moins enfants de Dieu, invités à vivre de la grâce baptismale par tous les moyens que l’Eglise offre à ses enfants. Le moine, comme toute personne consacrée, n’a pas d’autre ambition que de vivre en plénitude de la grâce de son baptême.

Demandons au Père qu’Il nous donne l’Esprit Saint comme le plus beau de tous les dons. Demandons à la Vierge Marie–la Pleine-de-Grâce, dont le cœur a toujours été tourné vers Dieu depuis sa plus tendre enfance – demandons-lui sa capacité d’accueil pour recevoir LE DON qui est au-dessus de tous les dons. C’est pour cela que nous avons été créés : pour être Temples de l’Esprit Saint. Seul l’Esprit Saint est capable de consumer jusqu’à la racine tous nos péchés. Il fera du bien meilleur travail que tout ce que nous pourrons faire par nous-mêmes. Livrons-nous alors à l’Esprit, sans mesure.

Hormis le désir de l’Esprit qui gémit en nous, tout est vanité. Tous nos désirs de consommation effrénée des biens de ce monde qui creuse l’écart entre riches et pauvres ; tous nos désirs de pouvoir qui asservit l’autre, de savoir qui écrase l’autre, tout cela est vanité, et il faut bien le reconnaître, il y a beaucoup de vanités dans nos vies !

 C’est justement sur l’AVOIR, sur le POUVOIR et sur le SAVOIR que Jésus a été tenté au désert par le diable qui lui proposait d’y affirmer avec force son identité de FILS DE DIEU : « Si tu es Fils de Dieu, lui dit-il … » Mais ces trois tentatives échouent parce que Jésus n’est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. Son titre de gloire sera d’être le Serviteur souffrant prophétisé par Isaïe. Voilà le modèle qui se révèle sous nos yeux, dès aujourd’hui, au désert de l’épreuve. 

En avançant au désert à la suite du Christ, nous pouvons, nous devons nous attendre à être soumis comme LUI aux mêmes tentations, car le serviteur n’est pas plus grand que son maître.

Nous allons sûrement éprouver d’une manière ou d’une autre, le manque, l’indigence. Manque de force, d’énergie pour accomplir nos tâche quotidiennes ; manque de santé, pour certains ; manque d’amour, d’affection, de reconnaissance, pour d’autres ; solitude, abandon, délaissement … Il nous faudra alors accepter avec un grand abandon toutes ces situations éprouvantes, sans murmurer contre la volonté de Dieu, mais en nous réjouissant d’être conformés au Christ par amour.

Nous allons sûrement être frustrés dans nos désirs de pouvoir et de domination ; dans tout ce que nous voulons accomplir à notre manière, selon nos vues, avec la meilleure intention … Les choses n’iront pas comme nous voulons et il faudra nous démettre de nos propres vues, de nos propres jugements, pour nous soumettre au jugement d’un autre, sans murmurer contre la volonté de Dieu, mais en embrassant avec une grande joie toutes les contrariétés, toutes les croix, par amour de Jésus.

Nous allons sûrement être déroutés, désarçonnés dans nos convictions, nos certitudes, notre pseudo-savoir, face à la réalité incontournable des faits, des événements qui vont nous heurter, nous bousculer … Il nous faudra alors accepter de ne plus savoir ce qui est bon pour nous, ce qui nous est utile et profitable – car Dieu seul est bon, et LUI seul sait ce qui est bon pour nous – et nous abandonner entre ses bras qui sont tous les instruments et les événements humains par lesquels IL nous fait passer.

Enfin, il nous faudra ESPERER contre toute espérance, comme l’a fait Jésus, présentant sa prière et sa supplication à son Père, avec un grand cri et dans les larmes. Et parce qu’Il s’est soumis en tout, Il a été exaucé au-delà de tout : Dieu l’a ressuscité d’entre les morts pour être les prémices de notre propre résurrection.

    Frère Bernard, moine de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LE 6ème DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE

 

Chers frères et sœurs,

« Spem suam Deo committere » Règle de St Benoît Chap.4,41.

“ Mettre en Dieu son espérance”.

Ce verset de la Règle de notre Père St Benoît est particulièrement indiqué, me semble-t-il pour nous aider à entrer dans l’intelligence  de la liturgie de la Parole en ce sixième dimanche de l’Année. La première lecture et l’Evangile nous font prendre conscience que notre monde fonctionne depuis toujours sur la même échelle des valeurs. Des valeurs prisées et célébrées de tout temps et partout, quelles que soient les cultures humaines, les lieux géographiques et les époques. Ainsi en est-il de la reconnaissance sociale ; de l’argent ; du pouvoir et de la jouissance inconditionnelle des biens de ce monde. Autant de biens, autant de valeurs aussi sans lesquelles la vie en société serait inconcevable et même insupportable. L’expérience nous apprend aussi  que ces mêmes valeurs sont autant d’idoles auxquels les hommes peuvent s’abandonner, corps et âmes, «  à cœur joie ». Aussi, Jésus se tourne-t-il résolument vers ses nombreux auditeurs pour leur adresser sa Bonne Nouvelle en ce qu’elle a de plus provoquant, de plus original, mais aussi de plus précieux pour la découverte du sens authentique et profond de l’humain.

« Heureux, vous les pauvres : le Royaume de Dieu est à vous » !  

Jésus donne délibérément  une portée universelle à sa Parole. Une dimension universelle qui est déjà suggérée dans la grande foule venue de tous les côtés pour accueillir sa Parole. Il y en a de toute la Judée et bien au-delà ; des gens du littoral de Tyr et de Sidon ; ceux-là qui n’étaient pas naturellement concernés par l’espérance d’Israël, mais que, déjà, la parole de Jésus aimante et attire à la vie.

« Heureux les pauvres… ». Cette béatitude est la mère de toutes les autres. Sans elle, les autres seraient tout simplement inexistantes, en tout cas, impraticables. Aussi surprenant que son propos puisse paraître, Jésus nous apprend que le bonheur, tel que Dieu le conçoit pour l’homme et la femme, est désormais accessible pour chacun de nous, par un effet de son l’initiative bienveillante, qui passe par la personne de Jésus. « Bienheureux les pauvres, le Royaume des Cieux est à eux ». Jésus aborde ce thème de la pauvreté dans une perspective biblique. Sa parole nous renvoie aux « anawim Yahwé ». La pauvreté que vise Jésus n’est pas avant tout d’ordre sociologique, même si Jésus ne l’exclut pas. La pauvreté qui intéresse Jésus est celle qui touche les racines profondes de l’homme ; là où se trouve le siège de sa rencontre et de sa réponse à Dieu, c’est-à-dire son cœur. Seul un cœur pauvre et humble est suffisamment libéré de  soi. C’est un tel cœur qui est prêt  à s’éveiller à une vraie vie, à toute vie finalement, dans une conscience sans cesse grandissante de sa propre fragilité et de son manque constitutive. Seul un cœur pauvre est apte à faire confiance, à mettre son espérance  en l’Autre qui est le « Tout Autre », Seul Détenteur du salut. C’est encore le cœur pur qui peut faire l’expérience de cette vraie liberté, héritage propre des enfants de Dieu, en passant de la rive de l’avoir à celui de l’être. La pauvreté est ainsi le synonyme de la « pureté du cœur ». Un cœur pauvre, un cœur pur, c’est un cœur perpétuellement vulnérable, pour qu’à travers ses propres blessures, qui sont aussi les blessures d’une humanité en travail, eh bien, ce cœur-là puisse se donner et puisse accueillir. Ce qu’il reçoit alors, ce cœur, c’est rien de moins que la joie du Royaume même, dès ici-bas : 

« Heureux, vous les pauvres, le Royaume de Dieu  est à vous ». Il s’agit d’un présent relatif à «  l’aujourd’hui de Dieu ». Celui qui proclame et célèbre l’actualité du salut de Dieu. Dans l’un des derniers numéros de « Paris Matchs », figure une des photos que feront sûrement le tour du monde. On y voit  un jeune Sergent de l’Armée française, une jeune femme, à Port au Prince, au chevet d’une autre jeune femme, Haïtienne, celle-là, extraite du ventre de la terre où elle était ensevelie après le cataclysme, depuis 4 jours déjà, grâce justement à l’intervention de cette secouriste et celle-ci pose une perfusion à la victime sauvée. Le regard des deux jeunes femmes se croise, mais aussi leur sourire ; un instant d’éternité !  La légende en dessous se contente de remarquer : « Impossible de dire, qui est la plus heureuse des deux ».

« Heureux les pauvres, Heureux les cœurs purs, car le Royaume des Cieux est à eux... Et ils verront Dieu ».

Toutes ces Béatitudes, de caractère si révolutionnaire pour notre entendement, nous resteraient bien inaccessibles et étrangères si Jésus, en premier ne les avaient expérimentées et vécues en plénitude. C’est précisément à ce niveau que Jésus accomplit l’enseignement prophétique de Jérémie dans la première lecture. C’est lui qui a su placer  « tout son espoir et toute son espérance en Dieu »  dans l’expérience de sa Pâques, en  étendant les racines de son être vers le Torrent aux Eaux Vives, l’Esprit Saint. Ainsi, Jésus a pu accueillir pour lui-même et pour nous, cette Vie véritable, la Grâce de la Résurrection, comme don du Père. St Paul pouvait ainsi proclamer du fond de son expérience personnelle : « Le Christ est ressuscité ; il est le premier-né d’entre les morts ».  Et pour nous aujourd’hui, être disciple du Ressuscité, c’est recevoir sa parole avec la même foi, la même confiance que les siennes vis-à-vis du Père. Avec sa parole nous recevrons aussi son Esprit, car ses paroles à lui, nous atteste-t-il, sont Esprit et elles sont Vie. Point de doute alors que nous rayonnerons ses divines « Béatitudes » dans le monde, là où il nous envoie en son Nom.

« Heureux, vous les pauvres, le Royaume des cieux est à vous » !

    Frère Germain, moine cistercien

HOMÉLIE POUR LE 5ème DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE

 

Chers frères et sœurs,

Moi, je serai ton messager : envoie-moi » !

Ces paroles de consentement d’Isaïe, à la suite de sa terrible et toute aussi merveilleuse expérience spirituelle, au seuil de sa vocation de prophète, donnent le ton aux autres textes scripturaires de ce Dimanche.  L’un des thèmes majeurs que la liturgie de ce jour nous propose est bel et bien la « vocation » ou encore « l’appel ». Dans la Bible, cet appel de l’homme vient de très loin ; il s’origine dans la relation de Dieu avec nos premiers parents : « Adam, où es-tu » ? Il s’agit en réalité d’une histoire d’amour ; c’est une alliance. La vocation ou l’appel de Dieu, met en lumière et en rapport deux abîmes apparemment infranchissables l’un par l’autre, et pourtant… Il y a tout d’abord Dieu, Celui que toute la Tradition biblique appelle le « Saint » ; « le Séparé » ; « Le Tout-Autre » ; Celui qui est au-delà de tout et sur qui nul ne peut mettre la main ; ni forcer la main ! Le deuxième abîme, c’est évidemment l’homme, la femme ; l’être humain, image de Dieu quand il réalise sa finitude, sa faiblesse, son inachèvement et aussi son péché. Le péché, dont la définition n’est pas seulement la révolte contre Dieu, mais aussi éloignement de Dieu. La peur qui s’empare d’ordinaire de tout « appelé de Dieu » est le résultat de cette prise de conscience de la différence qui nous sépare de l’être de Dieu qui est saint. La confiance et la paix sont instaurées par le passage de nos vies au creuset du feu purificateur de l’Esprit. « Ceci a touché tes lèvres, maintenant ta faute est enlevée ; ton péché est pardonné ». Alors, nous pouvons dire avec Isaïe et après lui : « Moi, je serai ton messager, envoie-moi » !

Ce Dieu qui appelle ; le Dieu du prophète Isaïe ; le Dieu de l’Apôtre Paul ; le Dieu de Notre Seigneur Jésus-Christ, «  crée et met » l’appelé en état de mission. Dieu place ainsi sa Parole en l’homme ; cette Parole est « Bonne Nouvelle ». L’engagement personnel de l’envoyé vis-à-vis de la Parole confiée fait de lui un témoin ; « un outil de la grâce » à travers lequel, Dieu lui-même mène son projet de salut à bonne fin. St Paul avait cette conviction profonde d’être un instrument de la grâce pour le salut de tous ceux que le Seigneur lui avait confiés dans la foi : « Je vous rappelle la Bonne Nouvelle que je vous ai annoncée : Christ est mort pour nos péchés…Il est ressuscité le troisième jour…Il est apparu à Pierre et à tous les Apôtres… et en tout dernier lieu à l’avorton que je suis ». Depuis son chemin de Damas jusqu’à l’heure de son martyre à Rome, St Paul s’est toujours considéré comme l’exemple le plus manifeste qui soit, du triomphe de la démesure de la grâce et de la miséricorde de Dieu sur le péché de l’homme.  En Saint Paul, l’humilité est une exigence de lucidité et de vérité. « Ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu ».  Puisse-t-il en être de même dans nos vies aujourd’hui ! où la même grâce de Dieu est au travail et cherche à réaliser en nous les œuvres de Dieu.

Comme le feront tant d’hommes et de femmes après eux, Pierre et les premiers disciples ont discerné eux aussi l’appel de Dieu en Jésus. « Ils ramenèrent les barques, remplis de poissons au rivage, et laissant tout, ils le suivirent ». Faire office de «  suiveur » n’a pas bonne presse de nos jours et être appelé « mouton » est une injure. Une certaine psychanalyse y voit la preuve certaine de toutes les aliénations dont il convient à l’homme libre et adulte de se débarrasser.  Mais, sommes-nous sur la même longueur d’onde ; parlons-nous de la même chose ? Sans doute pas ! L’appel de Jésus est une proposition faite à la liberté souveraine de l’homme. Jésus n’insistera pas auprès du « jeune homme riche » ; pas plus qu’il n’essayera de garder la confiance et l’amitié des nombreux fans qui avaient bénéficié de la multiplication des pains ; le discours qui s’en suivit leur fera plutôt prendre le large… mais si Pierre et les autres disciples ; si le prophète Isaïe et tant d’autres «  appelés de Dieu » tout au long de l’Histoire Sainte , sont allés jusqu’au terme de leur mission comme l’a fait Jésus lui-même, c’est grâce à cette crainte d’amour, révérencielle de Dieu ;  à cette humilité ; mais aussi à cette conscience de la faiblesse, liée à notre condition humaine, qui permet à la puissance de Dieu, de faire en nous toute chose nouvelle. Or, la grande Nouveauté de Dieu, celle qui est de toujours, c’est son grand amour dont il enveloppe chacun de nous et l’humanité entière dans le Christ Jésus.

    Frère Germain, moine cistercien

HOMÉLIE POUR LE 2ème DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE

 

Chers frères et sœurs,

Qu’elle est sympathique cette page d’évangile chers frères et sœurs. Sympathique en effet de voir Jésus, avec ses premiers compagnons, au milieu de joyeux villageois rassemblés pour des noces, où il retrouve sa mère ! … Marie, qu’on aimait sans doute inviter dans le pays, pour ce genre d’événements. Marie  qu’on voit soudain inquiète pour ses hôtes, douloureuse déjà peut-être ? quand elle réalise que le vin de la fête va manquer. Marie, femme attentive se tournant vers son fils -qui apparemment, lui, n’a rien vu du tout, et qui se montre comme agacé devant la requête de sa mère ! laquelle le connaissant bien…. ne se démonte pas pour autant, et sûre d’elle et de Lui, s’empresse de souffler aux serviteurs, «faites tout  ce qu’il vous dira. »

Nous aimons entendre et imaginer tout cela et plus encore peut-être, l’heureuse fin de ces joyeuses noces bien arrosées qui auraient pu finir bien tristement…

Mais sans doute St Jean dans le compte-rendu  qu’il donne de ce mariage, n’a pas voulu nous montrer que ça. Car à une lecture attentive, il est un peu déroutant ce compte-rendu de mariage. De l’épouse, on ne parle pas ! c’est un comble pour un « papier » sur des noces . Quant à l’époux, complètement silencieux il est là que pour recevoir une apostrophe dont on ne sait pas trop si elle est un reproche ou un compliment. Le maître de la fête, le personnage central, le plus important après les époux, n’a pas beaucoup de relief lui non plus : il ne s’enquiert même pas de la provenance de ce vin étonnant qu’apportent les serveurs vers la fin du repas.

Les héros du jour sont donc, paradoxalement, sans importance Et ce sont les invités qui ont le premier rôle : d’abord la mère de Jésus mentionnée d’emblée qui suit attentive le déroulement des opérations, et qui prend la place du maître de la fête ! Ensuite Jésus venu là  avec ses premiers compagnons, qui pour son coup d’essai va faire un coup de maître.

Eh bien il faut nous habituer à la manière d’écrire de Jean l’Evangéliste. Ce n’est pas un journaliste ! et il ne faut pas se contenter ici de voir la description d’un miracle sympathique par lequel Jésus procure aux convives le vin nécessaire pour continuer la fête. Il faut essayer de découvrir le grand message spirituel dont est plein jusqu’au moindre iota ce récit des noces de Cana.

Ce premier « signe » de Jésus à Cana est d’une importance majeure.  Il évoque à lui tout seul le grand mystère du projet de Dieu sur l’humanité : mystère de Création -Jésus créé ici un vin nouveau-, mystère d’abondance et d’accomplissement -à la religion du pur et de l’impur, des ablutions purificatrices, Jésus vient substituer une religion d’amour et de liberté symbolisée par le vin de l’Esprit- mystère d’Alliance, mystère de Noces, annoncée par les prophètes, dont nous venons d’entendre à l’instant une si belle expression  chez Isaïe dans la 1ère lecture.

L’heure des noces de Dieu avec l’humanité a sonné, nous dit Jean, le vin de la fête universelle ne demande qu’à être puisé, l’épouse est déjà présente aux côtés de l’époux qui manifeste sa gloire.

Depuis les origines de l’Eglise, les Pères et les docteurs ont commenté ce récit. Sa symbolique est inépuisable. Arrêtons-nous un bref instant cependant  à leur suite, pour nous ressouvenir peut-être, de ce qu’est  cette Heure dont Jésus dit à sa mère qu’elle n’est pas encore venue… Cette heure « déjà-là » pourtant, et qui donne au récit sa singulière actualité eschatologique.

Car au sens fort, cette « Heure » est celle de la Pâque du Fils de Dieu fait homme, celle où tout est accompli,  l’Heure où Jésus ayant été glorifié, élevé sur la croix, l’Esprit est donné à ceux qui croient en lui. A Cana, cette « Heure » n’est pas encore venue, mais c’est pourtant le commencement des signes que Jésus accomplit. Sa gloire déjà y est manifestée et ses disciples ont cru en lui. Saint Jean nous   invite  en ce récit, à embrasser d’un seul regard l’œuvre et la révélation de Jésus, de sa première manifestation à son accomplissement.

La présence de Marie au début et à la fin du ministère de Jésus à dès lors une grande signification symbolique : Son intervention à Cana, qui provoque l’Heure de Jésus, exprime le  désir impatient du Peuple nouveau, de « la Préférée » comme le dit Isaïe, de voir se manifester la gloire du Christ. Debout au pied de la croix elle est le symbole vivant de l’Eglise qui reconnaît dans le Crucifié, le Fils glorifié par le Père, et l’adore en silence, consommant les noces.

Le « signe » de Cana n’est pas un épisode passé de la vie de Jésus invité un jour à des noces.  Il est révélation de la gloire du Christ fondement et objet de notre foi, invitation à contempler la gloire du Seigneur, à nous unir à lui et à nous enivrer de son vin excellent.

Le vin qu’il offre, le Christ le fait excellent, nous dit St Ephrem en un merveilleux poème.

Le vin qu’il offre, le Christ le fait excellent

pour suggérer les trésors cachés en son sang vivifiant.

Le premier signe qu’il accomplit,

c’est le vin réjouissant les convives ;

La signification, c’est son sang qui réjouit les nations.

Toutes les joies de la terre s’unissent dans le vin ;

tout ce qui est du salut s’unit dans le mystère de son sang.

Il offre le vin suave qui transforme les cœurs,

afin qu’ils croient la doctrine enivrante qui les transforme.

    Frère Gabriel, moine de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LA PROFESSION SOLENNELE DE Fr. RAPHAËL

 

Chers frères et sœurs,

Avez-vous entendu l’avalanche qui est tombée sur nous pendant la liturgie de la parole ? Elle n’a pas effrayé Frère Raphaël qui vient de se lever et de faire une dernière fois la demande d’être intégré à notre communauté par la profession solennelle ! Avalanche pour le moins curieuse, qui n’engloutit pas ses victimes mais qui les relève ! Avalanche qui dévale du sommet des montagnes où la parole de Dieu retentit de sa voix la plus forte et aussi la plus douce : Tu seras ma fiancée, et ce sera pour toujours. Tu seras ma fiancée, et je t’apporterai la justice et le droit, l’amour et la tendresse ; tu seras ma fiancée, et je t’apporterai la fidélité, et tu connaîtras le Seigneur.

Frère Raphaël, qu’est-ce qui t’arrive ? As-tu pris ces mots pour toi ? Drôle de fiancée que se choisit le Seigneur ! Du fond du désert où il t’a entraîné pour te parler cœur à cœur, tu vas donc l’appeler mon époux et ce sera pour toujours ! Pourquoi n’as-tu pas continué le genre de vie qui était le tien au lieu de t’enterrer à Cîteaux pour toujours ? Quand même, tu n’étais pas si mal dans ta vie professionnelle. Tu avais ce qu’il faut et plus qu’il ne faut pour faire un bon ministre de la parole ! Qu’est-ce qui te prend de choisir une vie où tu devras mettre un frein à ta langue, un frein à ton rythme naturel, un frein à tes relations, un frein à l’appétit légitime d’agir à ta guise, de faire ce qui te plaît, de manger aujourd’hui un bon beefsteak-frites plutôt que du poisson ?

Chers frères et sœurs, sous une apparence qui vous fait peut-être sourire, ce sont là des questions sérieuses. Si Frère Raphaël ne se les était pas posé depuis 6 ans qu’il est parmi nous, croyez-moi ! il ne ferait certainement pas aujourd’hui profession de vie monastique dans notre communauté pour toujours. Et si nous-mêmes ne nous les étions pas posés à son sujet, nous aurions gravement manqué au devoir de discernement qui nous revient. Le temps a fait ses preuves. C’est à Cîteaux que l’Epoux de l’Eglise appelle Michel Pelayo-Garcia à prendre avec lui les chemins de l’évangile pour s’emparer de la perle du Royaume. Or, nous le savons, ce sont les violents qui s’emparent du Royaume des cieux, pas les tièdes ! Ce sont tous ceux qui se laissent emporter par l’avalanche de l’amour de Dieu qui tombe sur eux et les arrache à tout ce qui retient leur cœur pour dire librement « oui », « Amen » au débordement de la tendresse de Dieu.

Vous vous imaginez peut-être qu’une communauté monastique est un havre de paix ? Eh bien non, pensez-la plutôt comme une réserve de violence, parce que le genre de vie que nous menons à Cîteaux est du combustible dangereux dans un monde où le plus petit est écrasé par le plus grand, l’étranger renvoyé dans son pays, le vieillard parqué dans une maison de retraite, l’homme de prière jugé inutile ! Violence des pacifiques, disait Frère Roger Schutz. Moines, nous ne sommes pas des surhommes, mais nous ne sommes pas non plus des moitiés d’hommes. Nous sommes une communauté d’hommes qui veulent se traiter les uns les autres comme des frères. N’est-ce pas ce que, tout jeune, tu désirais, cher Frère Raphaël : être un « frère » ? Ton vœu est exaucé. Mais justement, à cause de cela, tu es devenu un homme dangereux, parce que te voilà pris dans l’avalanche de l’amour de Dieu qui oppose aux comportements mondains des modes de vie qui sont à cent lieues de ceux que les informations et la publicité nous vantent comme les plus heureux et les plus libérants pour l’homme d’aujourd’hui.

Chasteté, pauvreté, obéissance, n’est-ce pas un leurre ? Stabilité, conversion de mœurs, qu’est-ce qui se cache là-dessous ? Méfions-nous, c’est peut-être une invention de plus de l’Eglise pour mieux nous prendre dans ses filets ? A Cîteaux, nous croyons que c’est un trésor qui se cache là-dessous : le trésor de l’Eglise, le cœur du monde qui bat au rythme des deux grands commandements de l’amour : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et le second qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ce trésor n’est pas une idée, ni une idole, ni un secret réservé exclusivement à un cercle d’initiés. En ce temps de Noël et d’Epiphanie, c’est un nouveau-né qui a reçu le nom de Jésus. Marie, sa Mère, l’offre à tous. Ni surhomme, ni moitié d’homme, mais vrai homme lui aussi, nous voyons dans son Visage l’expression la plus parfaite de l’Amour, la manifestation la plus convaincante d’une liberté sans faille, l’invitation la plus désintéressée à la joie qui ne finit pas, l’ouverture la plus large faite aux hommes et aux femmes de toute condition pour aller sur les chemins de la Paix. Dieuchaste, Dieu pauvre, Dieu obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix, Jésus-Christ, vrai homme et vrai Dieu, a conquis le cœur de Frère Raphaël.

Alors nous pouvons mieux comprendre ce qu’est une profession solennelle dans un monastère chrétien. C’est la célébration d’un Amour qui emporte tout, le cœur, l’âme, le corps, l’intelligence. C’est dire que cet Amour suffit à combler une vie entière et à la rendre fructueuse. C’est croire qu’Il est à l’origine et à la fin de tout, et même que la mort ne Lui a pas résisté. L’Amour l’a engloutie dans sa victoire.

    Frère Olivier, abbé de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LA NUIT DE NOËL

 

Chers frères et sœurs,

Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime ! C’est le message de Noël que nous venons d’entendre. Dans le ciel, il est chanté par les anges. Sur la terre, il est annoncé par les messagers de l’évangile : hommes, femmes, enfants qui ont accueilli la bonne nouvelle proclamée en cette nuit de Noël : Aujourd’hui un Sauveur vous est né dans la ville de David. Il est le Messie, le Seigneur.

Ces messagers de l’évangile, ils portent un nom. Ce sont les « chrétiens ». Leur religion aussi porte un nom, le nom de Celui qu’ils annoncent : c’est le « christianisme », la religion des disciples de Jésus, le Christ, lui qui est la gloire de Dieu au plus haut des cieux, et la paix des hommes jusqu’aux confins de la terre.

Que de zones de violence sur notre terre en cette fin d’année 2009 ! Que d’endroits où nos frères et sœurs chrétiens se sentent de trop ! On dirait qu’il n’y a plus de place pour eux et que l’on fait tout soit pour les éliminer soit pour qu’ils partent ailleurs. Du coup, certains craignent de se rassembler pour célébrer Noël. C’est le cas en Inde, en Irak, dans le Kivu où une sœur de notre monastère de La Clarté-Dieu a été tuée le 7 décembre dernier. Ailleurs, les nouvelles ne sont guère plus très rassurantes : le 20 décembre dernier, un prêtre a été tué dans la région de Medellin en Colombie ; ici et là, des évêques et des prêtres reçoivent des lettres avec des menaces de mort. Même dans le pays de Jésus, la « terre sainte », à Bethléem, à Jérusalem, la « peur » est le principal obstacle à la paix. C’est ce que déclare ouvertement Mgr Fouad Twal, patriarche latin de Jérusalem, et il ajoute : il faut casser la peur. Comment ? Un seul moyen : en créant la confiance.

Or, la confiance, on ne la crée pas avec des armes. Bien avant la naissance du Christ, le prophète Isaïe le criait déjà au peuple d’Israël,: Toutes les chaussures des soldats qui piétinaient bruyamment le sol, tous leurs manteaux couverts de sang, les voilà brûlés : le feu les a dévorés. On ne crée pas non plus la confiance en dressant des murs. On l’a suffisamment rappelé cette année pour marquer le 10e anniversaire de la chute du mur de Berlin. On la crée en voyant dans l’autre, quel qu’il soit, une image de Dieu, l’image d’un frère. Évidemment, ça peut coûter cher parce que l’autre peut abuser de la confiance que je lui fais. C’est pourtant bien ce chemin-là que Dieu a pris pour nous les hommes et pour notre salut. Il est venu à notre rencontre en toute confiance sans regret. Nous en avons le signe cette nuit même dans le petit enfant qui est né. Il s’appelle « Jésus », ce qui veut dire « Dieu sauve ». Par lui, avec lui et en lui : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime !

Gloire à Dieu, parce que ce petit enfant est Dieu, né de Dieu avant l’aurore des siècles, nous le croyons ! Et paix sur la terre, parce que ce petit enfant est le Prince de la Paix donné toutes les générations, nous le croyons ! Pour commencer sa longue route avec l’humanité, et régler le lourd contentieux des hommes avec Dieu, Jésus ne débarque pas avec des chars et des cavaliers. La cuirasse de sa divinité n’est autre que la chair tendre et fragile de notre humanité qu’il a reçue de Marie conçue sans péché. Voilà comment Dieu casse notre peur de l’approcher. Pour nous manifester sa confiance sans cesse redonnée, Jésus ne prendra jamais d’autre moyen que sa chair et son sang qui deviendront un jour Corps livré et Sang versé pour la multitude en rémission des péchés. En dehors des langes dont sa mère l’a emmailloté et de la tunique sans couture qu’elle lui confectionnera plus tard, Jésus n’a jamais eu besoin d’autre protection. Même les armées du ciel lui sont de trop, sauf quand elles chantent : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime !

Mes chers frères, en cette nuit de Noël, nous avons la joie de chanter cette hymne avec les anges, mais ce n’est pour le plaisir de savourer l’histoire émouvante d’un petit enfant couché dans une mangeoire, en présence de ces deux grands contemplatifs que sont le bœuf et l’âne. C’est pour nous rendre à Bethléem comme les bergers et découvrir, avec les yeux émerveillés de la foi et de l’amour, le « signe » de Confiance que Dieu nous fait en Jésus, son Fils, né de la Vierge Marie. Dans la crèche, le loup habite avec l’agneau, le léopard se couche près du chevreau, la vache et l’ourse ont même pâture ; le lion, comme le bœuf, mange du fourrage ; le nourrisson s’amuse sur le nid du cobra ; sur le trou de la vipère, le jeune enfant étend la main ; il ne se fait plus ni mal ni destruction sur la terre car le pays tout entier est rempli de la connaissance du Seigneur.

Noël, c’est justement cela : connaître le Seigneur, ce qui veut dire « naître avec lui ». Noël, c’est aussi reconnaître le Seigneur, c’est-à-dire « renaître en lui ». Renaître de sa chair et de son sang, pour que ces êtres de chair et de sang que nous sommes annoncent à notre humanité d’aujourd’hui : Un Sauveur nous est né. C’est le Christ, le Seigneur ! Petit enfant, il vient casser nos peurs, renverser les murs que nous dressons dans nos cœurs. En sa personne, il a brisé la haine et manifesté l’amour invincible du Seigneur. C’est lui, notre vie, notre espérance et notre joie, notre eucharistie. Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime !

    Frère Olivier, abbé de Cîteaux