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GUERRIC D'IGNY
 

En ce temps pascal, il nous faut prendre conscience que la joie de la résurrection est aussi notre joie, car c'est pour nous que le Christ est ressuscité. Il nous assure que nous partagerons un joue son état glorieux et immortel et qu'en attendant, nous le goûterons dans la contemplation.


LA JOIE DE LA RÉSURRECTION

 

Le Seigneur est ressuscité !" Qui donc serait assez tiède, assez nonchalant pour entendre aujourd'hui ce cri joyeux sans être tout entier soulevé de bonheur, sans revivre de tout son être, et se sentir réchauffé par l'Esprit ? Bien plus, "mon cœur et mes os ont tressailli d'allégresse pour le Dieu vivant” alors que, voyant Jésus mort, j’avais été complètement abattu par la tristesse et le désespoir ! Ce n’est pas un médiocre accroissement de foi, une petite augmentation de joie, de voir Jésus sortir pour moi du tombeau ! Je le reconnais Dieu vivant, celui que peu avant nous pleurions comme on pleure un mort. Mon cœur se lamentait parce qu’on l’avait tué, et voici qu'en lui maintenant tressaillent de joie non seulement mon cœur, mais aussi ma chair, assurée par lui de sa résurrection et de son immortalité. Ô mon âme : "J'ai dormi et le me suis levé” dit le Christ. Toi aussi, lève-toi, “toi qui dors, réveille-toi d’entre les morts, et le Christ t'illuminera"

Mes frères, n'est-il pas semblable à un mort, celui qui dort encore alors que déjà le soleil s'est levé, celui qui est encore accablé par la négligence et l’insouciance, et comme enseveli dans une sorte de torpeur sans espérance, alors que partout brille la grâce de la Résurrection ?  Le soleil nouveau, sortant des enfers, frappe les yeux de ceux qui veillent pour lui dès le matin, leur ouvrant le jour de l'éternité. Ce jour-là ne connaît pas de soir, car son soleil ne se couchera plus ; s'étant couché une fois pour toutes, il monte, une fois pour toutes, au-dessus de tout couchant, en se soumettant la mort. Ô mes frères, “Voici le Jour que le Seigneur a fait, tressaillons d'allégresse et réjouissons-nous en lui”. Tressaillons d’allégresse en l’espérant, afin de le voir et de nous réjouir de sa lumière. Abraham exulta dans la pensée de voir le jour du Christ ; il mérita ainsi de le voir et il s’en réjouit.

Car toi aussi, si tu veilles tous les jours aux portes de la Sagesse, si tu fais le guet sur le seuil de sa demeure, si avec Madeleine, tu veilles sans dormir devant la pierre du tombeau, alors, j’en suis sûr, tu éprouveras avec cette Marie, combien est vrai ce qu'on lit de la Sagesse qui est le Christ : "Ceux qui la chérissent la contemplent sans peine, elle se laisse trouver par ceux qui la cherchent. Elle va au devant de ceux qui la désirent pour se montrer à eux la première. Quiconque veillera dès le point du jour pour l'attendre n'aura pas trop de peine, car Il la trouvera assise à sa porte". Oui, le Seigneur lui-même a fait semblable promesse : "J'aime ceux qui m'aiment, et ceux qui veillent dès le matin pour moi, me trouveront". C'est ainsi que Marie, venue au tombeau tandis qu'il faisait encore nuit, trouva Jésus corporellement présent, lui pour qui elle veillait. Mais toi qui ne dois plus connaître Jésus selon la chair, mais selon l'Esprit, tu pourras néanmoins le trouver spirituellement, si tu le cherches avec un semblable désir, s'il te voit, comme elle, veiller dans la prière. Avec l'espérance et l'amour de Marie, dis donc au Seigneur : "Mon âme t'a désiré pendant la nuit et mon esprit au fond de mon cœur ; dès le matin je veillerai pour toi". Dis avec les accents et le cœur du psalmiste : "Dieu, mon Dieu, mon âme te cherche dès  l'aurore, mon âme a soif de toi". Vois enfin s'il ne te serait pas donné de chanter avec l'un ou l'autre : "Dès le matin nous sommes comblés de ta miséricorde, nous avons été dans la joie et nous avons goûté le bonheur".

    Sermon 3 pour la résurrection, N° 1 et 2.

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AUJOURD'HUI...

HOMÉLIE POUR LE JOUR DE PÂQUES

 

Chers frères et sœurs,

Comment donner une idée de la joie qui a dû s’emparer des disciples de Jésus lorsqu’ils ont enfin compris que tout n’était pas fini, comme ils le pensaient au soir du Vendredi Saint, mais qu’ils avaient à nouveau contact avec lui et qu’il était vivant…autrement mais réellement ? Pensons à la joie d’une femme qui voit, pour la première fois, le bébé qu’elle a porté pendant des mois. Ou encore à un père qui tient son premier enfant dans ses bras. Quelle émotion ! Leur regard change brusquement. Plus jamais ils ne verront le monde comme avant : leur rapport au temps, aux autres, à la vie, leur sens de la responsabilité ont changé.

L’expérience des disciples, au moment où leur intelligence s’ouvre à la résurrection du Christ, est de cet ordre-là, à un degré plus profond encore, car c’est une donnée fondamentale de l’existence qui a changé. Au matin de Pâques, ils se réveillent dans un monde qui n’est plus le même, parce que la mort n’y a plus le même sens, ni la même portée. Elle a été délogée de sa position d’ultime fatalité. Bouleversement plus que copernicien. Ce n’est plus la mort qui est au centre du monde, mais la Vie !  Oui, Marie-Madeleine et ses compagnes, Pierre et Jean et finalement tous les apôtres font la découverte totalement imprévue que, pour un homme, - ce Jésus qu’ils ont vu, entendu, touché, et qui est mort – la Vie a pris le dessus. C’est la source d’une joie difficile à décrire et qui suscite en eux une intrépidité à laquelle rien ne fera plus peur.

Cette joie, cette force éclatent dans la vie des premiers chrétiens, dans la façon dont ils vont au martyre. On songe à l’évêque de Smyrne, le vieux Polycarpe (23 février 155), qui déclare à ses bourreaux : Voilà 80 ans que je sers Jésus-Christ, je ne vais pas le renier aujourd’hui ! Plus proche de nous, on sentait aussi cette joie et cette force chez Mgr Rahho, l’archevêque de Mossoul enlevé le 29 février dernier et retrouvé mort le 13 mars. Il était connu pour sa jovialité, son courage et sa chaleur. Quelques jours avant son enlèvement, il avait rappelé avec humour en pleine église que des terroristes étaient venus le voir pour lui réclamer 500 000 dollars : demande qu’il avait refusée poliment, ce qui avait fait rire de bon cœur toute l’assemblée, heureuse et soulagée par sa détermination.

Cette joie intrépide des grands témoins de la foi n’a rien de comparable avec les kamikazes d’aujourd’hui, car un Polycarpe de Smyrne, un Rahho de Mossoul touchent les cœurs en mourant dans la paix, aspirés par la joie d’une rencontre, tandis que ceux-là détruisent des vies avant de disparaître eux-mêmes à jamais. Il faut dire aussi qu’elle dépasse de très loin l’espérance juive d’une vie durable reportée à la fin des temps, dans l’inconnu de la résurrection générale. Cette joie intrépide, on pourrait la comparer au bing bang déclenché par la résurrection de Jésus dans l’histoire du monde : commencement absolu de la nouvelle création plus merveilleuse encore que la première. Détonation spirituelle. Détonation de la Vie qui l’emporte à jamais sur la mort. Mais détonation qui n’a rien à voir avec un coup de tonnerre, détonation sans bruit,  comme le murmure d’une brise légère. L’Esprit passe sur le chaos. C’est la révolution de l’amour. Autant Jésus ne s’est pas dérobé aux insultes et aux crachats, ni à la mort la plus infâme et la plus indigne, autant il a toujours fui les applaudissements des foules. Il y avait là trop de risque à se laisser rattraper par le prince des ténèbres qu’il venait détrôner. Dans l’acte où il sauve le monde une fois pour toutes, il fuit plus encore tout applaudissement. La Résurrection et la Vie, çà ne s’applaudit pas, çà se croit.

Pierre et Jean sont là ensemble dans le tombeau vide. Pierre regarde : le linceul resté là, et le linge qui avait recouvert la tête, non pas posé avec le linceul, mais roulé à part à sa place. Il voit des choses bien rangées. Saint Luc dit : il s’étonne. Tiens, c’est un peu fort… ! Jean, lui, voit et croit. Il voit ces choses, mais bien au-delà de ces choses. Il voit la Résurrection et la Vie. Les choses s’ouvrent à lui comme devant le soleil. Jusque là, en effet, il n’avait pas vu que, d’après l’Ecriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts. La joie est là, à fleur de foi, pourrait-on dire. Elle affleure, telle l’infinie douceur de la brise. Dans la lumière de la foi, Jean voit la lumière de la résurrection : le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est né. Il faudra plus de temps à Pierre pour croire.

Et nous, face à la Résurrection de Jésus-Christ, nous croyons certes…mais peut-être ressemblons-nous à ces appareils sophistiqués dont nous disposons couramment aujourd’hui sans en connaître tout le potentiel ? Nous utilisons peut-être 10 à 20 % du potentiel de notre foi ? Nous regardons des choses qui défilent, il y en a tant…des évènements qui défilent, il y en a tant… mais en face de ces choses qui défilent, en face de nos écrans où tant de nouvelles défilent à longueur de jour et de nuit, voyons-nous toutes ces choses et toutes ces nouvelles, toutes ces personnes et ce monde qui nous entourent s’ouvrir comme devant le soleil ? Voyons-nous la Résurrection leur donner tout leur sens, et la Vie leur conférer le statut nouveau qui nous oblige à en user comme les vases sacrés de l’autel ?

Joie sereine et intrépide de la Résurrection. Nous te louons, splendeur du Père, Jésus, Fils de Dieu. C’est toi qui éclaires. C’est toi qui réchauffes. C’est toi qui ressuscites. C’est toi qui transfigures. Joyeuse lumière de la sainte gloire du Père céleste, immortel, saint et bienheureux Jésus-Christ, c’est toi la Lumière du monde, c’est la Lumière pour éclairer les nations, maintenant et dans tous les siècles, alléluia !

    Frère Olivier, Abbé de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LA VIGILE PASCALE

 

Chers frères et sœurs,

" En cette nuit très sainte où notre Seigneur Jésus Christ est passé de la mort à la vie, l'Église invite tous ses enfants à se réunir pour veiller et prier. "

C'estpar cette exhortation que s'est ouverte la célébration de la Vigile pascale. VIGILE PASCALE : voilà les deux mots qui vont retenir maintenant toute notre attention :

1/ 'VIGILE' évoque l'état de veille, la vigilance d'un guetteur posté sur les murailles de Jérusalem, scrutant la nuit profonde pour y déceler la présence de l'ennemi. Les étoiles qui scintillent dans la nuit sont les meilleures compagnes du veilleur. Nous l'avons entendu au livre du prophète Baruc : " Les étoiles brillent, joyeuses, à leur poste de veille. Le Créateur les appelle, et elles répondent :  – Nous voici ! "  Avec leur présence fidèle, elles apportent un peu de joie, au cœur de la nuit. Elles nous apprennent que nous ne sommes pas seuls dans la nuit, mais myriades de myriades au cœur de la communion des saints que Dieu a appelé à marcher dans ses voies depuis les premiers pas de la Création. Tel fut le patriarche Abraham, parmi les premiers et les plus illustres, qui devint par sa foi, père d'une multitude de croyants. Lui aussi, avec les myriades d'étoiles que le Seigneur lui avait fait contempler, avait répondu à l'appel du Seigneur :    Me voici !  , jusqu'à consentir à offrir le fils de la promesse. Mais Dieu s'est contenté de son consentement pour faire de lui le modèle de ce qu'il réaliserait en Personne, par son Fils bien-aimé, lorsque les temps seraient accomplis.

L'étatde veille est donc l'attitude qui correspond le mieux à la fidélité sans faille du Seigneur :" Non, il ne dort pas, ne sommeille pas, le gardien d'Israël ; le Seigneur ton gardien, le Seigneur, ton ombrage, se tient près de toi." (Ps 120)

Lorsque nous veillons, Dieu tient avec nous la veille d'amour.

2/ C'est toujours dans une veille nocturne que se célèbre la fête de la pâque. Le mémorial de la sortie d'Egypte se célèbre de nuit. Voici ce qu'en dit le cérémonial établi au livre de l'Exode :"c'est au crépuscule, au coucher du soleil, que se rassemblera la communauté. C'est dans la nuit, la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main, que l'on mangera la chair rôtie d'un agneau sans défaut. On la mangera à la hâte : c'est la pâque du Seigneur!" (Exode 12). Tout annonce un départ imminent :  Le Seigneur passe, et Il fait passer avec LUI tout son peuple qui se tenait prêt ; Il le prend avec LUI pour le faire marcher sur un chemin de liberté.

Notons que dès le premier jourde la Création, au livre de la Genèse, le passage de la nuit au jour est placé comme un signe de victoire de la lumière sur les ténèbres. Dieu ne crée pas les ténèbres, mais la Lumière, et le passage d'un jour au jour suivant se fait au point du jour, lorsque la nuit cède le pas au jour. C'est au point du jour que la mer reprit sa place et engloutit Pharaon et ses chars pour laisser les fils d'Israël entonner leur chant de victoire. C'est encore au point du jour que les femmes découvrent que la pierre du tombeau a été roulée. Le point du jour marque la victoire de la vie sur la mort : 'Il n'est pas ici : Il est ressuscité ! '

Il y eut un soir, Il y eut unmatin : Jour sans déclin !

Toutes les figures bibliquesnous ont préparé à accueillir ce Jour sans déclin où Notre Seigneur Jésus Christ est passé de la mort à la vie ; et plus encore, à accueillir ce Jour sans déclin où, par la grâce du baptême, nous avons été mis au tombeau avec LUI pour mener avec LUI une vie nouvelle.

C'est pourquoi la célébrationdu baptême convient tout particulièrement à la Vigilepascale. La libération véritable que nous célébrons, est celle du péché qui, jusqu'à ce jour, nous avait tous tenu en esclavage.

Sur l'homme nouveau, conformé à Jésus Christ par le baptême, la mort n'a plus d'emprise : elle est devenue le signe de la communion au Christ mort et ressuscité ; elle est devenue naissance à une vie nouvelle ; une entrée dans la Vie, dans la Vie que Dieu donne à ses enfants nouveau-nés.

    Frère Bernard, moine de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LE JEUDI SAINT

 

Chers frères et sœurs,

En célébrant ce soir de la très sainte Cène du Seigneur, nous entrons dans le Triduum Pascal, ce mystère de trois jours et trois nuits où se joue le plus grand combat de toute l’histoire du monde. Celui de la Lumière qui affronte le Prince des ténèbres. Les chrétiens que nous sommes savent qui a remporté la victoire. C’est le Lion de la tribu de Juda, c’est l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Nous savons qu’il est vivant et toujours présent à son Eglise, au milieu de ceux qui sont rassemblés en son nom. Nous le savons et nous le croyons. Mais cela ne nous suffit pas. Jésus, notre Maître et Seigneur, nous demande une foi en actes. Il nous demande de faire, de faire ce qu’il a fait. Il n’a pas fait seulement avec sa tête, il ne s’est pas contenté de bons désirs et de bons sentiments. Il a pris toute sa vie en main, toute sa personne en main. Ce soir, pour nous associer à sa victoire, nous faisons ce qu’il nous a dit de faire. Nous prenons nos vies en main pour aller avec lui, le chef de notre foi, jusqu’au bout du combat de la Lumière.

Que de gestes lumineux accomplis par Jésus avant d’arriver à l’heure où il va jusqu’au bout de son amour pour les siens ! Que de paroles lumineuses avant de dire ses dernières paroles ! Ses gestes de ce soir, ce qu’il fait, et ses paroles de ce soir, ce qu’il dit, récapitulent tout ce qu’il veut faire pour nous, tout ce qu’il veut nous dire, et donnent le sens de toute sa vie. La Lumière est venue dans le monde et les hommes ne l’ont pas reçue. Ils ne l’ont pas reconnue, ils ont préféré les ténèbres à la Lumière. Par dépit, allait-elle repartir, se retirer, laissant les hommes à leur propre astuce pour tâcher d’en sortir ? Elle ne ferait rien de ce qu’ils peuvent faire, rien qui leur vole leur propre responsabilité, rien qui pourrait amoindrir leur propre grandeur, leur vocation sublime à la liberté. Mais puisque la guérison de l’aveugle-né n’a pas suffi pour remettre en question ceux qui ont des yeux mais ne voient pas, Jésus va opérer des signes plus grands encore. Il ne va plus se présenter en Seigneur et en Maître. C’est trop risqué, trop ambiguë pour ces petits seigneurs que nous prétendons être et qui ne demandent qu’à montrer aux autres qu’ils n’ont qu’à s’écraser. Pour éviter toute méprise sur sa personne et sur le sens de sa mission, il va prendre la forme de l’esclave. Il ne se présente plus debout dans la majesté du maître qui commande au vent et à la mer, aux aveugles et aux morts, mais à genoux dans l’humble soumission. Et comme si cela ne suffisait pas, il va prendre la forme d’une chose, du pain, du vin, entièrement remise aux mains du maître. Un serviteur peut encore se plaindre ! Mais le pain, le vin,… chose muette…on peut en faire n’importe quoi, la gaspiller, la jeter, la mutiler, la détruire…

Le lavement des pieds donne à Jésus cette forme d’esclave. L’eucharistie, celle de la chose muette, livrée entre nos mains. C’est là tout le trésor de l’Eglise : ces deux gestes du Seigneur qui ouvre à l’humanité la porte des temps nouveaux. Par ces deux signes, la Lumièreenvoyée par le Père pour éclairer les nations affronte le Prince des ténèbres, celui qu’on appelle aussi Satan et le père du mensonge, pour lui reprendre tous ceux et celles qui, sous son empire, gisent dans les ténèbres et l’ombre de la mort.

Ténèbres de la violence qui se déchaîne dans notre monde sous des formes toujours nouvelles et dont les innocents trop souvent font les frais : Colombie, Irak, Tibet, et cette Afrique si attachante et si défigurée. Long Vendredi Saint au sud et à l’est de notre monde où des pans entiers de l’humanité font le jeu des maîtres du pétrole, du terrorisme, de la drogue, de la traite des femmes et des enfants…Au nord et à l’ouest, les ténèbres sont d’un autre genre mais pas moins épaisses : ténèbres du non-sens, perte des repères, engourdissement de la conscience, tyrannie du plaisir... Long Samedi Saint, obscurité de certaines démocraties avancées où l’on décide quand le biologique commence à faire de l’homme et à partir de quand le même homme n’a plus de valeur et peut être supprimé.

Dans ce monde enténébré, qui ne sait plus distinguer le bien du mal, il y a pourtant un peu partout des signes de lumière, discrets mais bien réels. Au nord, au sud, à l’orient et à l’occident. Ce sont ces communautés chrétiennes qui commémorent ce soir la très sainte Cène du Seigneur. Fidèles au lavement des pieds, leurs membres se mettent au service les uns des autres dans la charité. Fidèles à la fraction du pain, ils suscitent autant qu’ils peuvent un grand mouvement de partage qui renouvelle le monde de fond en comble. Où sont amour et charité, le monde a de l’avenir. Où sont amour et charité, les ténèbres s’en vont, et déjà brille la vraie lumière, Jésus, notre Maître et notre Seigneur, Jésus, l’Agneau de Dieu qui est digne de recevoir puissance et richesse, sagesse et force, honneur, gloire et louange.

    Frère Olivier, Abbé de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LES RAMEAUX

 

Chers frères et sœurs,

En écoutant ensemble le récit de la Passion, nous vivons un moment particulier, rare dans notre vie chrétienne. Malgré sa longueur, nous sommes saisis par ce récit qui nous touche, au point que nous n’avons pas trop à faire effort pour rester attentifs. C’est comme si une part de nous-mêmes était engagée dans cette histoire : dans la détresse de Jésus, dans le reniement de Pierre, la trahison de Judas, avec Pilate qui se lave les mains, les soldats, la foule qui trouve dans la victime un bouc émissaire, la dérision, les railleries faciles, Jésus qui prend tous les coups en se taisant. Nous savons que nous sommes concernés par tous les aspects de cette histoire : histoire si tristement humaine comme tant d’autres encore aujourd’hui, histoire si différente puisqu’elle concerne le Fils de Dieu, dernier mot du centurion quand tout est fini.

Une expression me vient à l’esprit, qui est le titre d’un livre de Maurice Bellet : La traversée de l’en bas. Qu’est-ce que l’en bas ? Les saints n’ont pas échappé à cette expérience de l’en bas, de la tentation, du non sens, de l’absence, du doute, de l’incompréhension, de l’injustice, voire de la persécution. On en parle aujourd’hui avec Mère Theresa dans sa longue nuit intérieure. Traversée nécessaire, si l’on veut ne plus être dans l’illusion. Traversée nécessaire pour que le salut vienne nous chercher là où nous devons être.

 Les évangélistes, ont tous ressenti le besoin d’écrire ce long récit de la passion de Jésus avec sobriété mais dans toute son épaisseur. Il aurait été plus facile de mettre entre parenthèse cette Passion pour oublier que le messie était un crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les païens. Le Ressuscité reste bien le Crucifié, c’est la base de la prédication apostolique ; jusque dans son corps glorifié qui porte encore la marque des clous et de la lance. C’est bien là dans cette humanité blessée, dans la mémoire de ces plaies que nous habitons comme dans les trous du rocher comme aimait à le dire saint Bernard. Méditer la Passion, c’est habiter-là, et si nous croyons que c’est facile, nous nous trompons. Frères et Sœurs, méditer la Passion de Jésus, c’est savoir que la grâce coûte cher à Dieu lui-même, si nous ne sommes pas témoins de cela, nos paroles seront vaines et peu crédibles. A ce sujet nous devrions nous méfier d’un certain optimisme que l’on fait passer pour de l’espérance, alors que cela n’a rien à voir, et peut traduire un manque de profondeur et de substance, ou une fuite devant une réalité que l’on ne veut pas voir.

 La passion nous ouvre le chemin de l’en bas où nous suivons Jésus dans sa descente pour être élevés avec lui. Là, nous ne pouvons plus tricher. Si nous avons peur d’entrer dans ce chemin avec lui, c’est que nous ne l’aimons pas encore assez. Mais pourquoi aurions-nous peur, puisqu’il est avec nous ? Puisque nous pouvons dire avec le centurion, quand la coupe est bue jusqu’au bout : celui-là est vraiment le Fils de Dieu.

    Frère Joël, prieur de l'abbaye de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LE 5ème DIMANCHE DE CARÊME

 

Chers frères et sœurs,

L’épisode de la résurrection de Lazare nous place en face de la question toujours lancinante de la non intervention de dieu dans les situations dramatiques. Aucun docteur sur terre n’agit ainsi : dès que les premiers symptômes apparaissent le médecin déploie toute son industrie pour stopper les virus. Au lieu de lutter avec la maladie, il lutte contre la maladie.

Le Seigneur ne fait pas ainsi. Il attend son heure, et pendant ce temps la situation se dégrade.

S’agit-il de l’ivraie que l’ennemi vient semer dans nos cultures, Jésus répondqu’il faut attendre la moisson pour intervenir.

S’agit-il d’un démon que nous avons chassé de nos demeures, Jésus nous avertit que sept autres viendront, plus mauvais que le premier.

S’agit-il, comme aujourd’hui, de la maladie d’un ami, le Seigneur attend qu’il soit en décomposition pour se rendre sur les lieux.

S’agit-il de la fin des temps que nous décrit l’Apocalypse, nous assistons aux manifestations formidables des forces du mal, et rien ne se passe tant que le tiers des humains ne soit anéanti par la grêle et un autre tiers par la famine; alors seulement la bête aux sept têtes et aux dix cornes est terrassée;

Que ne l’a-t-elle été plus tôt !

Bref, Dieu a tous les moyens de stopper la progression du mal, et il ne le fait pas de suite; c’est sans doute le reproche que nous faisons le plus souvent à Dieu; oubliant que de son côté il attend aussi notre conversion; conversion que nous remettons sans cesse au lendemain, au risque de ne jamais la franchir. Car enfin ce délai qui nous déconcerte n’est pas toujours à notre désavantage; cela nous rend bien service parfois que Dieu patiente.

Ce que nous voulons c’est un soulagement de nos maux dans l’instant.

Alors nous nous tournons vers le Seigneur Jésus qui monte une dernière fois vers Jérusalem, et nous sommes bien obligés de reconnaître que pour le Fils de l’Homme il ne sera pas fait d’exception. On se demande d’ailleurs quelle audience aurait maintenant le Christ s’il avait bénéficié au dernier moment d’une faveur exceptionnelle.

Il faut réfléchir autrement.

Nous voyons trop souvent Dieu comme un interlocuteur et pas assez comme un compagnon. Car en réalité il est toujours à nos côtés; notre chemin est son chemin; nos nuits sont ses nuits; sa résurrection est notre résurrection. Pour lui Lazare n’est jamais mort. La mort ne saurait nous séparer de lui. En fait Jésus n’a jamais quitté ni Lazare, ni Marthe, ni Marie. Les accidents et les séparations nous impressionnent mais cela n’est que passager; le bout du chemin est lumière. Jésus le savait en montant à Jérusalem, sinon aurait-il accepté la coupe que le Père lui tendait ?

Au bout du chemin il y a toujours le Seigneur. Il a du être bien surpris celui que nous nommons “le bon larron”, de le voir à ses côtés au terme d’une vie de larcins si ce n’est de crimes. Mais il a accompli sur la croix sa conversion.

La relation à Dieu sera toujours en terrain accidenté, telle la course-poursuite dont le Cantique du Cantique ne cesse de détailler les déceptions et les retrouvailles.

Il se peut que le retour à la vie soit plus pénible que la mort; mais qu’importe si nous allons dans le bon sens.

La thérapie en chemin existe cependant. Elle se nomme charité, compassion, entraide. Donnons-lui le nom que nous voulons. En attendant que le monde entier soit sauvé nous pouvons trouver la joie en la portant aux autres. Et nous pouvons trouver la paix en communiant au Corps et au Sang du Christ.

    Frère Frédéric, moine de Cîteaux