Bernard, il faisait vibrer les foules

 

En 1090, Dame Aleth (devenue la Bienheureuse Aleth), épouse du seigneur de Fontaine, à côté de Dijon, donne naissance à son troisième enfant, Bernard. Un événement marque profondément son enfance et éclaire la suite de sa vie : une nuit de Noël, il a une vision de la naissance de l’enfant Jésus et de son allaitement. Il en garde un profond attachement à l’humanité de Jésus, et une grande dévotion à la Vierge Marie.
Après des études à Chatillon, il ressent un appel à tout quitter. D’un tempérament très liant, il s’attache de nombreux compagnons, membres de sa famille ou jeunes chevaliers et mènent ensemble un premier essai de vie religieuse. Quelques mois plus tard, Bernard se place avec ses compagnons sous la direction d’Etienne Harding, alors abbé du Nouveau Monastère de Cîteaux en 1113. Avec lui, ils sont une trentaine au noviciat.

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Face à cet afflux, l’abbaye de Cîteaux fonde la Ferté, Morimond, puis Bernard est envoyé
à la tête d’un essaim de moines à Clairvaux. Il en est l’abbé jusqu’à sa mort en 1153.
Homme au tempérament entier, Bernard se livre à l’ascèse avec excès, et il en tombe malade. Il en reçoit une leçon de mesure. Assez vite, il est reconnu comme un écrivain hors pair et sa capacité à nouer des amitiés fait de lui l’homme incontournable
du XIIe siècle. Consulté par les ecclésiastiques et les seigneurs, on le réclame dans de nombreux litiges, notamment pour arbitrer une élection papale contestée entre Innocent II et Anaclet. Il est donc amené à sortir souvent de son monastère, ce qui fait de lui la “chimère du siècle”.
Le rayonnement de Bernard profite à l’ordre tout entier : fondations et incorporations se multiplient. Mais ce succès ne va pas non plus sans faux pas : il doit intervenir dans tous les conflits, et prend parfois position sans discernement. Il est toutefois capable de reconnaître son emportement et ses limites, comme il le raconte dans une lettre célèbre :

accordeon Je vais te raconter à titre d’exemple quelque chose qui m’arriva jadis

C’était au temps où mon frère Barthélemy vivait encore : un jour il me mécontenta. Tremblant de colère, d’un air et d’un ton menaçants, je lui ordonnai de quitter le monastère. Il sortit aussitôt, se rendit dans une de nos granges, y demeura. Quand je l’appris, je voulus le rappeler, mais il posa ses conditions : il ne reviendrait que si on le recevait à son rang ; non pas au dernier rang et comme fugitif mais comme ayant été renvoyé à la légère et sans jugement. Il affirmait qu’il ne devait pas subir la procédure de la Règle pour son retour, puisqu’on ne l’avait pas observée pour le chasser. Me défiant de mon propre jugement sur cette réponse et sur mes actes, à cause des liens du sang entre lui et moi, je remis entre les mains de tous les frères la décision de cette affaire. Ils jugèrent donc, en mon absence, que son retour ne devait pas être soumis à la lettre de la Règle, puisqu’il était certain que son renvoi n’avait pas été fait régulièrement.

(lettre 70, traduction E. de Solms)

 

Voilà donc le grand Bernard, qui fait trembler les puissants, vibrer les foules et choisit les papes, qui se soumet au jugement de ses frères dans les affaires de la vie quotidienne.
Bernard est à la croisée de deux mondes : dernier des pères de l’Église, il rassemble leur enseignement et leur mode d’expression dans un corpus admirable de poésie et de sensibilité. Confronté à la naissance d’une théologie intellectuelle, il prend position parfois vigoureusement contre les nouveautés, s’opposant ainsi à Abélard ou Gilbert de la Porée.
Les écrits que nous gardons de lui sont nombreux, des lettres où s’expriment son talent littéraire, des traités où il se révèle fin philosophe (de l’amour de Dieu, de la dispense, de la grâce et du libre arbitre), des sermons et surtout son Commentaire du Cantique des cantiques où il exprime et transmet son expérience spirituelle.